dimanche 29 août 2021

Mambo de Claire Braud : court petit léopard, l'amour est derrière toi !

Une grande couverture toute jaune, d'un jaune d’œuf bien mûr, où court une belle femme déguisée en peau de léopard,
et un titre au graphisme art déco du plus bel effet. A l'intérieur, des dessins sans cases, sans limites, au trait fin, appelant la liberté à grand cri.
Faut-il raconter "Mambo" ? Non, je ne crois pas. Rentrez librement, et laissez-vous embarquer dans ce Road Movie à la française, bourré de poésie et de folie.

Il y a du Blutch dans ce que dessine Claire Braud, surtout dans les mouvements, tout en théâtralité et décomplexion, mais la comparaison s'arrête là, quoi que l'on trouvera aussi dans ce récit tout à fait rocambolesque et jubilatoire de la folie
de l'auteur de Sunymoon, Blotch, Total jaz, ou encore Peplum. Et pour en finir avec les comparaisons qui finissent toujours par ennuyer, ne faudra t-il pas évoquer à propos du trait fin de l'autrice, celui des exquises esquisses de Rupert et Mulo, ou bien d'un Joan Sfar inspiré ?
Cette appartenance à une "école" du trait libre étant posée, louons le travail de grande maitrise de Claire Braud, où la dextérité d'un dessin pouvant dire ce qu'il veut, se met au service d'une improvisation scénaristique la plus débridée. Comme si l'autrice avançait en posant sur le papier tout ce qui lui passe par la tête, sans aucune censure, sinon à garder un fil conducteur.
Il y a fort à parier que ce Mambo a été conçu dans cet état d'esprit : libre, sauvage, mais aussi amoureux. Très amoureux. Car il y a du sexe au sein de ces pages, mais pas celui que l'on pense. Il y a de l'amour surtout, mais pas celui que l'on imagine... Les corps se dévoilent, mais les esprits se cherchent, jusqu'à la fin, évoquant dans leurs hésitations de bien terre à terre raisons :  rdv chez le dentiste, organisation d'un opéra foutraque, sur le compte de la société où l'on embauche, ou velage en urgence à la ferme. Et puis, à la fin : un accident de trente-cinq tonnes transportant des cadeaux.
Une danse entre deux hommes conclue ce très agréable divertissement, que l'on verrait bien filmé par Fellini, et pourquoi pas mis en musique  par Serge Gainsbourg. Qu'est-ce que ça fait du bien.
 "Mambo miam miam !"

FG 

Mambo, de Claire Braud
Édition l'Association, collection Eperluette. 2011.

dimanche 18 juillet 2021

Locke and Key in Pale Battalions Go 3/3



Cette chronique fait suite à celle, précédente, ayant présentée les deux premiers épisodes. 

Conclusion brutale mais grandiose de ce spinof de la série culte de Joe Hill et Gabriel Rodriguez se déroulant au moment des évènements de la guerre d'Ypres, dans les Flandres. 
Blessé au combat, John Locke se réfugie grâce à l'une de ses clefs dans sa maison de KeyHouse mais est rattrapé par la brigade du lieutenant allemand Erich Murnau. Dans l'affolement, le plus jeune soldat blesse mortellement Fiona, la maîtresse de maison, tandis que John est placé dans la commode "réparatrice". Le reste de la famille lutte plus ou moins à armes égales avec les trois autres soldats, et alors que Murnau s'est coiffé de la couronne dirigeant l'armée des ombres...


Au final, les intrus seront chassés, et John sauvé, tandis que Fiona périra. Conscient de sa culpabilité, John ira la rejoindre en s'immergeant avec la clé de téléportation dans les bas fonds où repose le Titanic. La scène finale où son père reçoit dans la boîte aux lettres magique un courrier de lui venant de l'enfer est poignante à souhait et digne des meilleurs récits imaginables. Joe Hill arrive à nous emporter très loin avec cet épisode de la guerre de 14-18, dont les deux premiers numéros avaient installés un climat oppressant. Dans ce dénouement, rien n'est laissé au hasard, et les clefs, une fois encore, démontrent leur pouvoir destructeur.  Le romantisme affleure pourtant, dans les décors comme dans les textes lus, au milieu d'un drame intense. Du grand art et une mini série sublime. 
La suite, très vite ici, dans le crossover L&K Hell and Gone a Sandman Universe.

dimanche 11 juillet 2021

We Only Find Them when They're Dead : à l'abordage des dieux !

Hicomics défraie une nouvelle fois la chronique avec un comics magique tout de fureur retenue, au synopsis incroyablement original.

2323, l'espèce humaine qui a conquis une partie de l'espace a cependant épuisé toutes les ressources terriennes. Sa seule issue : dépouiller les corps de dieux géants et morts dérivant dans le vide galactique. 2367 : le Vihaan est un vaisseau nécropsique participant à une virée spatiale de curée. Celle-ci, très organisée, est surveillée par Paula Richter, à bord de l'Escort1, astronef de combat faisant partie d'une escouade, repartissant les zones opérables par vaisseau et empêchant toute tentative d'ex filtration avec de la matière aux fins de vente au marché noir. Le Vihaan, conduit par le capitaine Malik, sorte d'Albator au cache œil caractéristique des pirates, et vieille connaissance de Paula, envisage une fuite d'un autre genre : découvrir un dieu...vivant. Il sera pris en chasse par Escort 1...

 

Pour celles et ceux n'ayant pas eu vent de ce comics en version originale, parmi toutes les parutions alternatives de qualité inondant le marché, autant affirmer tout de suite que ces cinq premiers numéros parus chez Boom studios et regroupés ici dans ce tome 1, constituent sans aucun doute l'une des meilleures parutions du genre de ces cinq, voire dix dernières années.
Un titre en forme de Punch Line, intriguant à souhait et des planches magnifiques, rappelant l'univers Transformers dans son aspect numérique et d'armures métalliques géantes...il n'en fallait pas bien plus pour créer l'évènement. Se rendre compte cependant que le synopsis, déjà particulièrement original et ambitieux, est assuré par un scénario maîtrisé, rassure sur la faculté d'Al Ewing, créateur d'Immortal Hulk, à nous emmener dans une histoire plus que savoureuse. Pour cela, il se sert d'un déroulé fractionné en divers flashbacks et flash forwards, entre 2367 où les évènements se déroulent en direct et des sauts dans le temps. Le génie de Al Ewing consistant à introduire, et l'on ne pourra s'empêcher de penser à cet

égard à Universal War One -  des passages où la psychologie des personnages, surtout Malik et Paula, est mise en exergue,  tous deux ruminant un incident familial ancien, et vivant en direct une aventure spatio-temporelle. Le tout sur fond de découverte "fortuite" de dieux vivants, mais cela sera abordé dans le prochain tome. 

Simone Di Meo, jeune dessinateur italien apprécié entre autre sur Loki, agent d’Asgard, mais aussi présent sur d’autres titres Marvel, nous régale de planches rigoureuses, qui, si elles sont entièrement réalisées sur ordinateur, bénéficient d'une mise en page à la fois moderne et d'une grande liberté, enchaînant les essais géométriques variés a des pleines pages ou double pages de toute beauté. Les couleurs crépusculaire du vide spatial dans des tons verts, mais aussi  orangés, magentas et rouge pour la violence des combats et sentiments, de Mariasara Miotti, apportant la couche sublimant le régal de nos yeux. Nul doute que cet artiste réalise là la série qui va le propulser au niveau des grands. Un premier tome époustouflant, portant haut les couleurs du comics de Space opera, d’ailleurs nominé trois fois au Eisner Awards 2021.

FG

Toutes images : Simone Di Meo, Al Ewing, Boom Studios.

We Only Find Them When they're Dead : le voyageur par Al Ewing et Simone Di Meo.
Éditions Hi comics (17,90€) ISBN : 9782378872779 


lundi 28 juin 2021

Epiphania par Ludovic Debeurme : une flambée royale.

Il est des auteurs français qui laissent une marque indélébile dans le paysage de la bande-dessinée, et de la littérature graphique plus largement. Des œuvres telles ce roman graphique de Ludovic Debeurme, parue sous forme de trois tomes cartonnés méritant d’être dégustées, puis chroniquées après avoir pris un certain recul. Si une mini série telle le Roi des mouches de Pirus et Mezzo, clairement Influencée par l'univers comics d'un auteur comme Charles Burns a pu marquer le milieu des années 2000, Epiphania développe un univers graphique davantage marqué par l’Europe, bien que des références américaines alternatives ou japonaises s'échappent sans trop de retenue des cases.Voyage en Epiphanie, la venue des rois mages...

Lorsque Ludovic Debeurme dévoile sa nouvelle mini série Epiphania en 2017, il est clair que cet auteur, parmi les plus intrigants et talentueux -  au moins graphiquement - de sa génération, a débuté une œuvre qui marquera. Le premier tome est réussi, distillant une tonalité fantastique dans le propos et la forme, à laquelle on est assez habitué, bien que cette fois ci, comparé à ses précédents ouvrages, la longueur (plus de 100 pages) et le recourt systématique à des couleurs plus éclatantes, ainsi qu'un grand format cartonné, annonce une sorte de "renouveau". L'auteur avait semble t-il jusque là en effet plutôt réalisé des récits en One Shot, dans lesquels il délivrait des sortes de contes poétiques pour adultes, plutôt mélancoliques et mystérieux.
Là, avec ce récit de longue haleine, réalisé sur au moins quatre ans, il prend le temps de dérouler une histoire telle un état des lieux de sa pensée sur le monde actuel, en fin de cycle d'après lui. Car Epiphania est avant tout un pamphlet écologique. Se servant tout d'abord du préliminaire science-fictionnel prenant comme point de départ la chute de météorites apportant d'étranges naissance d'humains hybrides, vite concentrés dans des camps d'études et de "réadaptation", et ce synopsis fera grandement penser au comics Sweet Tooth de Jeff Lemire, débuté en 2009 et remis au goût du jour récemment sur une plateforme cinemaweb bien connue, celui-ci bifurque assez rapidement, dès le tome 2, vers une critique acerbe de notre monde. En effet, Debeurme, par le biais de son personnage central : le jeune hybride Koji, déplore la difficulté quasi insurmontable de communication entre sa race et celle des humains. Tandis qu'un combat s'opère dans le tome 2, entre la troupe menée par Pig, le chef, et les humains devant tous être exterminés, mais aussi entre Vespero, 

l'hybride chauve souris, sorte de Dracula extrémiste prenant le pouvoir, et Koji, souhaitant la médiation, ce dernier va trouver l'amour avec la belle Bee, au sein même de cette bande d'extrémistes mis au ban de la société. La thématique du jusqu'au boutisme humain est déjà abordée, sous la forme des expérimentations barbares, du rejet des autres espèces, de la consommation de viande à outrance (qui sera d'ailleurs l'objet d'un empoisonnement terroriste). Le tome 3 concluant l'histoire, dénonce encore plus clairement les dérives humaines sur notre planète en invoquant d'autres monstres sortis de terre, et éradiquant plus systématiquement la race humaine, incapable de s'adapter en partageant les ressources. 


Une des œuvres exposées à la galerie Martel en 2020

 

Ludovic Debeurme fait même appel à la culture japonaise du Kaïju, ces êtres géants représentants la colère de mère nature, afin de terminer un travail nécessaire et tandis que nulle trace (ou si peu) de l'être humain ne subsiste sur terre. Entre Koji (moisissure d’éléments nobles d’après le dictionnaire), et Kaïju, que le personnage central deviendra ensuite, il n’y a d’ailleurs qu’une fine frontière. Le récit évoque donc Godzilla, mêlé à la Guerre des mondes dans ce troisième tome, quoi que le fait de réapprendre à vivre ensemble, loin des ruines de l'ancienne civilisation puisse aussi évoquer quelque peu le Farenheit 451 de Ray Bradbury/ François Truffaut, d'autant que de feu, il est beaucoup question dans ce dernier tome. L'amour l'emportera, heureusement, mais à un prix relativement élevé, et le message de l'auteur, écrit avec des phrases au ton juste, chargées d'émotion, entourant ses cases de toute beauté, termine d'assurer à cet Epiphania un statut de très belle œuvre, et à son auteur celui d'auteur majeur.
A ranger aux côtés de Aama, Sweet Tooth, Lupus, Le Tribut...

FG


Epiphania T 1, 2 et 3
par Ludovic Debeurme
Éditions Casterman 2017-2019 


Une flambée au goût doux-amer...

mardi 15 juin 2021

Microsillons de Yann Madé : Micro Dancing et belles émotions

Yann Madé est un quinqua qui s’assume ("enfin" dira t-on), mais n’est-ce pas la difficulté de tous les mecs arrivés à la cinquantaine ?
Avec ce Microsillons, qui raconte finalement sa vie, il nous embarque dans le sillon des ses relations avec la musique, l’art, les femmes, la danse, au long des années 70 à 2020, en suivant les sorties discographiques de ces années ; d’abord influencé par les « Alphas » du lycée, puis par ses copines, et enfin par ses découvertes « fortuites ».



 

Là où l’on aurait pu attendre une redite d’un Petit livre rock d’Hervé Bourhis, ou d'un Locke Groove (JC Menu), on est surpris de découvrir l’univers graphique assez personnel (surtout vers la fin, avec ses aplats de gris très "contemporain" (lol), d’un auteur pourtant connu du milieu depuis 2013 et Encore raté, aux éditions VolcanAmadeus, la structure qu’il a lui-même monté pour ses animations socio culturelles. Yann a aussi tâté du fanzine avec Kérosène, le zarmagazine, et cela se ressent dans sa manière de jouer du noir et du blanc et de l’autobio un peu autoparodique, mais pas que. Car Yann Madé est capable d’une analyse assez pertinente et émouvante sur sa difficile relation avec la gente féminine, qui, d’après lui, « lui est restée dedans » si l’on souhaite, comme il le fait tout au long de son parcours, paraphraser un groupe qu’il a bien sûr écouté et qui est même représenté dés les premières pages. (Téléphone « Fait divers », 1979).


Car c’est finalement la plus grande surprise de cet album : l'analyse bienvenue d’une auto critique du « genre alpha blanc quinqua moyen », un peu macho sur les bords, et qui reproduit, malgré lui, des réflexes acquis au fil des années.. jusqu’au jour où, devenu papa d’une fille (et de deux garçons), le déclic se fait quelque peu… C’est l’occasion aussi de revisiter une cinquantaine d’années en musique, mais sous l’angle très personnel d’une discographie pas forcément « idéale » (bah !), mais sincère, très variable, et élargie à un peu tous les genres, représentant finalement la vraie richesse d’un auteur qui a su s’interroger, grâce à un questionnement très humain, sur sa place au sein d’un monde fait de beaucoup d’injustices et de clichés. On sera certainement davantage touché par cette franchise et par cette faculté si l’on a l’âge approximatif de l’auteur, mais quoi qu’il en soit, il faut lire ce bouquin graphique. En effet, si sa narration est un peu casse gueule parfois, parce que jonglant avec quelques répétitions, tout en structurant son propos dés le départ, elle se rattrape et finit par retrouver son équilibre, qui commence et se termine justement sur la thématique de la danse, que Yann a fini par découvrir et adorer. Microsillons aurait très bien pu s’appeler Micro Dancing, tant on ressent le besoin de, nous aussi, faire quelques pas de côté avec cet auteur touchant.
Original, graphiquement très sympathique, et bien foutu.

FG

Microsillons, de Yann Madé
Éditions Jarjille (17 €) - ISBN : 978-2-918658-88-7



lundi 7 juin 2021

Mille vie de plus : pas nécessaire pour une BD espagnole au top !

Un album "autobiographique" exemplaire, solaire, même si grave. Toute la force de la bande dessinée espagnole s'exprime dans ce titre paru paru en mai 2020, augmenté de 38 planches et un appareil critique.

14 avril 1931 Madrid : le jeune Miguel Nunez, accompagné de son père, au milieu d'une foule populaire dense, se rend à la Puerta del sol, célèbre place de la capitale pour fêter la fin annoncée de la monarchie, et l'entrée en République. Si cette euphorie ne va pas durer, c'est pour lui, fils de communiste, le début d'un engagement sans faille. 1932 voit le soulèvement du général Sanjurjo, puis novembre 1933 l'arrivée au pouvoir de la droite la plus réactionnaire. Il faut attendre 1936 pour que le front populaire ramène, non sans lutte, un vent d'enthousiasme, mais celui-ci est rafraîchi par une tentative de coup d'état. Miguel et ses amis, engagés au sein de la fédération universitaire scolaire, font partie des forces loyales à la
République, et se lancent dans une résistance armée qui se transforme en guerre civile. Parce qu’ils considèrent leur engagement autrement qu'uniquement sous un angle militaire, ils créent les milices de la culture et éditent même une BD ou parrainent un atelier de couturières. Seulement, en tant qu'opposants à un régime fasciste qui ne dit pas son nom, ils sont non seulement combattus, mais aussi traqués, et lorsque capturés : emprisonnés, torturés et souvent exécutés. Torturé, lui va l'être, à plusieurs reprises, dans de nombreuses prisons et va cumuler 17 années d'emprisonnement, entrecoupées de fuites, d'active implication dans les réseaux de résistance au régime franquiste. Enfin, en 1977, le parti communiste est légalisé, et il va être élu député pour cinq ans. Une continuité d'engagement, plébiscitée cette fois-ci.



Miguel Nunez est une figure du communisme espagnol et surtout de la lutte contre le franquisme. Son engagement politique sans faille, mais aussi celui, plus social et culturel, au sein de l'association espagnole pour la coopération avec le sud, qu'il crée en 1982 pour venir en aide aux populations du Nicaragua, ou bien encore celui de la mémoire, en 2004, avec l'Amesde, pour sauver de l'oubli les combats antifranquistes, auront marqué toute sa vie. S'il décède relativement paisiblement même si de poumons maltraités lors de son séjour comme travailleur réfugié, sous un faux nom, en 1949 dans les mines de silice de Nemours en France, il aura pris le temps d'écrire ses mémoires : la révolution et le désir, dont se sont inspirés Pepe Galves, qui l'a connu, et Alfonso Lopez. L'un est un scénariste de talent, spécialisé dans le polar, et grand connaisseur du neuvième art. Son implication sincère a été telle qu'elle a participé sans aucun doute à l'obtention par la généralité de Catalogne du prix national de la culture pour la première édition de Mille vies en 2011. Mais que serait ce superbe album aux qualités humanistes historiques et pédagogiques (24 pages bonus impeccables de notices en images, biographies, bibliographie...) sans le talent d'Alfonso Lopez ?

Ce dessinateur assez peu connu en France révèle ici sans aucun doute possible toute l'étendue de son talent. Avec un noir et blanc légèrement charbonneux, réalisé à la plume et au pinceau, s'exprimant dans des planches de hauteur trois cases maximum, mais le plus souvent deux ou en pleine page, il s'impose comme l'un des plus grands dessinateurs de son époque. Fluidité des courbes virevoltantes, aplats puissants, expressivité des visages, impressionnisme des scènes difficiles, pour mieux les évoquer. Fernando Lopez rend même, avec une poésie rare, dans un genre plus jeunesse, la fin de vie du "héros", grâce à une scène de dernier rêve émouvante.

Un ouvrage comme celui-ci illustre dans son propos avec clarté les valeurs de l'humanisme, et au niveau de sa forme, l'excellence dont peut être capable un éditeur. Il se trouve que les éditions Otium défendent des causes et des auteurs engagés, or, en 2021, nul besoin de préciser que les engagements citoyens sont plus que jamais nécessaires. Car, comme l'évoque une des citations de Miguel Nunez reproduites en fin d'ouvrage : "l'humanité, à défaut de transformer radicalement le système qui le gouverne, court inévitablement vers son autodestruction". Transformez nos vies en achetant cet album ! 



F G   

Mille vie de plus, par Pepe Galves, Alfonso Lopez, d'après les mémoires de Miguel Nunez
Éditions Otium (20€) - ISBN : 979-1091837224
Paru en mai 2020. 

 

Un tiré à part franco de port !

lundi 31 mai 2021

L'inspecteur Mc Cullehan vous embrasse bien (Du Rififi au Gougou bar)

Deuxième album de l’inspecteur Mc Cullehan par Pierre Shilling, genevois né à Melbourne, et dont le parcours alternatif et underground s’émancipe logiquement depuis quelques temps chez Les Requins Marteaux.
Avec ce nouvel opus consacré à cet inspecteur quadra, barbu blond tranquilou mais efficace, il nous embarque dans une story policière tartinée à l’humour potache bien dans l’esprit de la maison d’(ex) Albi.


L’inspecteur Mc Cullehan, qui pensait pouvoir couler des jours heureux et écrire ses mémoires (il n’en est qu’au titre), se fait rattraper par une sale histoire d’assassinat de Strip Teaseuse habillée (…) et va devoir se coltiner son ancien élève, devenu entre temps formateur à l’école de police, le lourdingue et incapable Craig Jennifer Davis...

On se marre beaucoup à la lecture de cet album, qui sera réservé à toute personne se fichant pas mal du style de dessin en BD, car Pierre Schilling revendique son trait naïf et peu académique. Il y a du Goossens, du Monty Python et beaucoup de n’importe quoi dans Inspecteur Mc Cullehan, mais du n’importe quoi vachement bien fait. L'école "Pif dans ta face" quoi, mais avec une certaine tendresse aussi.
Top.

Du Riffifi au Gougou Bar par Pierre Schilling
Éditions Les Requins marteaux (20€) - ISBN : 978-2-84961-309-2
 
 
 

dimanche 30 mai 2021

Comics VO alternatifs juin-octobre 2020 : The Question par Jeff Lemire, Locke and Key in Pale Battalions, The Osiris Path, Monstermen Hearth of Wrath et Dose !

La Covid est passée par là. Un appétit immodéré et imprévu aussi pour la complétion de certains classiques belges, qui a étiré et reporté les chroniques de ces titres commandés pourtant lors de leur parution. Time Has Come Today !

The Question : the Deaths of Vic Sage, en quatre fascicules grand format est une incursion bienvenue de Jeff Lemire dans la série fantastico policière créée par Steve Ditko dans Blue Beetle en 1967. Celui-ci a été cependant remis en selle et popularisé par Dennis O Neil et Denys Cowan dans les années 1987-90 à l'aide d'un Run de 36 épisodes. Ici, il est aidé par le même dessinateur "original", et l'excellent Bill Sienkiewicz qui, auparavant aux couvertures assure ici magnifiquement l'encrage, ce qui apporte, en plus des couleurs exceptionnelles de Chris Sotomayor, une touche particulièrement accrocheuse à ce One Shot.

Le journaliste Vic Sage s'interroge sur les rêves étranges qui l'assaillent, le faisant "voyager" mentalement dans des décors
et époques passées. Dans sa ville Hub City originale, dans l'ouest sauvage de 1886, où une enfance lointaine a été traumatisée par une entité maléfique, mais aussi 1941, où en tant que privé, il assiste déjà à la montée de la corruption d'Hub City.  Aujourd'hui, de nouvelles émeutes provoquées par des syndicats excédés alors que la mairie est vérolée, obligent Vic Sage à intervenir, en mobilisant ses différentes identités, en assumant son passé. Sa cible principale semble avoir mille visages, alors que lui n'en a pas, et le connait bien...
Ce très bon Run ravira les amateurs d'une série et d'un personnage très peu connu des lecteurs français, et dont une édition intégrale du cycle principal serait bienvenu, d'autant plus pour rendre hommage à Dennis O Neil, décédé en juin 2020. On parle ici de comics alternatif, mêlant fantastique et polar, au ton très adulte. Il semble que le lectorat hexagonal ne soit cependant encore pas très chaud, ce qui, avouons-le, est bien dommage, eut égard aux talents rassemblés sur cette histoire. Recommandé chaudement.


Monstermen Hearth of Wrath 1-3
Par Mike Wolfer et Roy Allan Martinez, couleurs Periya Pillai (Americain Mythology Productions)

Ces Monstermen proviennent non pas des travaux de Gary Gianni, mais du vaste univers d'Edgar Rice Burroughs, riche à souhait, que cet éditeur propose de redécouvrir.
Pour faire très vite, et en résumant le prologue de ce comics, on est sur une île de Bornéo, en 1912, suivant le destin de Thownsed Harper Jr, fils d'un magnat du transport, sur les traces de la belle Virginia Maxon, fille d'un scientifique menant d'étranges et cruelles expériences sur cette île,  élevant des hommes en secrets dans des cages, en faisant des monstres..

Townsend qui avait été attaqué par des pirates juste avant son arrivée, et laissé comme mort dans le comas, découvert par Sing Lee, le bras droit de Maxon, et soit disant "échangé" contre un monstre de clinique ("numéro 13") s'est révélé en fait seulement amnésique. L'amour que le couple se voue va donc perdurer et dans cet épisode, ils reviennent chercher ce fameux "vrai" numéro 13, qui hante les forêts entourant la clinique secrète.
Un scénario bien dans l'esprit de l' "île du docteur Moreau", dont le style graphique du philippin Roy Martinez, habitué des récits de genre chez de petits éditeurs colle bien au genre horreur, tout en assumant un certain classissisme bien dans l'esprit début 20eme Burroughsien. Zombies like, ambiance moite et sombre, angoissante, personnages au charisme classieux, tout contribue à faire de ce Monstermen un bon premier épisode. Les couleurs de Periya Pillai ne font que confirmer cette impression. A découvrir. 


The Osiris Path par Christian Moran, Corey Kalman et Brockton McKinney. Dessin par Walt Barna (Behemoth comics)

Le docteur Hancock est archéologue et a rejoint une mission secrète l'emmenant sur la lune. Lancée en novembre 1980, sa capsule va mettre trois jours avant d'être dirigée sur le satellite et rejoindre une base secrète basée sur sa face cachée. Une base créée en...1967. Sa mission : comprendre d'où provient la structure en pierre que ses prédécesseurs ont découvert. Un temple comportant des sortes de hiéroglyphes...Alors que l'équipe l'inspecte avec Hancock expliquant que d'autres structures similaires existent dans le système solaire, leurs agissements provoquent une réaction en chaîne d'auto défense et de destruction, les poussant à s'enfuir...
La suite de déroulera sur Mars.. 

Un bon premier épisode, à l'ambiance et aux aspects graphiques très savoureux, oeuvre de Walt Barna, dessinateur en plein essor, que l'on va voit très bientôt dans un nouveau titre chez Boom studios : "Dark Blood", même si jouant sur des codes déjà vus. Néanmoins, le suspens lié à ces structures d'apparence antique et ces "extraterrestres" belliqueux donnent sans conteste envie de lire la suite. Très belle couverture de Justin Greenwood.
> Une traduction française chez Hi comics un jour ?....

 
 
Dose ! Par Sean Ellis, John Gebbia (It's Alive !)

Un titre, une fois n'est pas coutume, commandé sur la foi de son sujet, sa couverture, et la méconnaissance totale de son équipe créatrice. On souhaite découvrir...ou pas !?
Dose, c'est un mix entre Blade Runner, le Festin nu et les Freak Brothers. L'histoire d'un loser toxico, Screw Worm, drogué aux amphétamines, accompagné par un robot volant domestique. Celui-ci évolue dans un monde où les batailles de super héros sont quotidiennes, et ou les infos en continue inondent chaque individu via des holographes. Pinky, une héroïne vient d'être tuée, et notre anti héros se met en quête de vérité, dans le milieu interlope...

Le dessin très fanzine de John Gebbia, en noir et blanc et trame à l'encrage onctueux, pouvant évoquer un peu Howard Cruze, emporte l'adhésion immédiatement. Le lettrage efficace complète l'intérêt, et l'histoire est suffisamment étrange, marrante et intriguante pour donner envie de lire le second tome de conclusion. Dose ! c'est le comics Underground de qualité typique, permettant de découvrir un duo de choc. Recommandé là aussi.

 

Locke And Key ...in Pale Battalions Go

Nous sommes en 1914 et John "Jack" Locke pas encore majeur, vit retiré avec sa petite sœur Mary et ses deux parents dans la belle demeure de KeyHouse. Il n'a qu'une idée en tête : aller s'engager en Europe afin de rejoindre le combat pour la liberté. Son père cependant l'empêche d'accéder à ce qu'il cherche : les clefs les plus puissantes, enfermées dans une grotte dans les sous-sol de la maison. Un stratagème usé sur sa mère va cependant lui permette de réaliser son rêve, et le projeter dans les Flandres, en plein conflit.

La série Locke and Key, créée par Joe Hill et Gabriel Rodriguez, phénomène d'édition, best seller comics dans le monde entier, et objet d'une première saison TV sur Netflix en 2019, n'en finit pas de revenir, que ce soit sous la forme de nouvelles éditions (4 minimum en France, depuis les premières chez Milady en 2010), mais aussi grâce à des séries courtes ou parallèles, comme ici. Les auteurs ont révélé au Comics con 2019 de San Diego avoir élaboré un run appelé World War Key, qui s'étirerait sur 37 épisodes contenus dans 6 albums. Il ajoutait lors d'une interview : "Le passé ne disparaît jamais… et je pense que de nombreuses histoires de fantômes évoquent comment le passé continuent de traverser le présent. On visitera la guerre d’indépendance, la guerre civile, et la seconde guerre mondiale, afin de montrer comment ces évènements passés ont pu avoir des effets significatifs sur nos héros aujourd’hui. » 
Une histoire en trois parties, celle-ci ayant été réalisée durant l'été 2020, et mettant en scène des personnages de l'âge d'or de la série.(1) Elle sert aussi d’introduction au crossover the Locke & Key/The Sandman "Hell & Gone", débuté en Février 2021 aux Etats -unis et présentant  la clé d’enfer. (Récits qui seront détaillés ici bientôt).

On retrouve dans ce nouvel épisode toute la magie de la série principale, avec néanmoins une nouvelle ambiance, époque changeante. On découvre entre autre de nouvelles clefs, comme la Stamp Key, permettant de recevoir des courriers réels ou imaginaires, envoyés par, ou destinés à de célèbres personnages, et une famille sympathique. John, armé de ses clefs, dont la couronne permettant de voler, celles des ombres, ou celle du feu, va semer le trouble dans les rangs allemands. Cependant, dans le second chapitre, un événement tragique va apporter le désordre dans sa propre maison…
Une oeuvre déjà culte qui bénéficie là d'un beau prequel. On a hâte de lire les suites prévues !

FG

(1)  Open the Moon (avec le guide des clefs connues), et Locke & Key : Grindhouse étant deux chapitres qui sont annoncés en juin chez Hi comics en français, dans un album recueil "Entre terre et ciel"). 

vendredi 28 mai 2021

The Plot : bienvenu à Vault chez Hi comics !

Vault comics, récente maison d'édition de comics alternatifs  américaine trouve en Hi comics une terre d'asile pour ses publications en France. The Plot est une carte de visite horrifique dont ce premier tome met gravement l'eau à la bouche (avec jeu de mot). On a déjà eu l'occasion de dévoiler le "plot" (hé hé...) de cette histoire, lors d'une précédente chronique du tome 1 en VO. On rappellera juste que Chase Blaine, suite à l'assassinat brutal de son frère, ponte d'industrie pharmaceutique, et de sa belle sœur, regagne la maison d'enfance familiale chargé de ses deux neveux : MacKenzie, adolescente, et Zach, jeune garçon autiste. Cependant, une malédiction semble planer sur la maison, et les marais alentours cachent un terrible mystère. Le retour de ce fils Blaine n'est d'ailleurs pas du goût des autorités locales... Qu'est-ce qui suinte au cœur de la maison, et essaie d'isoler ses occupants pour mieux s'en emparer ?...



Tim Daniel
et Michael Moreci choisissent de planter le décor de ce premier tome, rassemblant les quatre premiers épisodes, en 1974. On imagine bien que des explications vont devoir être données sur l'origine de ce que l'on appellera un domaine hanté. Il y a donc fort à parier qu'un bond en arrière va nous être proposé prochainement. Le père et le grand père Blaine, tout comme le frère tué sauvagement par une créature difforme et monstrueuse, avaient en effet en commun un sentiment fort d'empathie et une devise : "pour recevoir il faut donner", rappelée comme un mantra par les descendants. Cependant, on se doute un peu que tout cela provient d'une vieille expérience qui a pu être malheureuse, sans doute à l'origine de cette terrible ambiance glauque planant tout autour de cette maison de type victorien. On ferme ce premier tome avec le sentiment mitigé de tenir là une œuvre "habitée", pour laquelle le dessin de Joshua Hixson, évoquant fortement le génial et récemment disparu Jon Paul Léon, tout en encrage (au feutre ?) épais et comme hésitant, et les couleurs douces de Jordan Boyd, contribuent dans une grande mesure au charme. Les réminiscences avec l'excellent Swamp Thing, des regrettés Berni Wrightson et Len Wein, sont aussi évidentes, au moins lors des apparitions du "monstre, et dans l'ambiance générale. 

Par contre, le scénario prend un peu (trop) son temps, s'étire, et, au delà du fait que l'on aurait aimé lire cette histoire avant Locke and Key et avant la série Netflix The Haunting of Hill House, on espère trouver avec sa suite de belles réponses au mystère. Alors saura t-on si on tient là avec ce trio - Michael Moreci ayant déjà été remarqué pour, entre autre, des titres DC et sur the Curse (Ankama), ou Joshua Hixson sur Shanghai Red chez Hi Comic - une série marquante ou pas.
La galerie de couvertures, dont les alternatives, présentées en fin d’album, de toute beauté, participent en tous cas à attester que l’on tient là l’un des album d’horreur les plus prometteurs du moment. Quoi qu’il en soit, c’est un nouveau titre méritant le détour, chez un label : Hi comics, gage de qualité devenu désormais incontournable.


FG


The plot 1974 par Tim Daniel, Michael Moreci et Joshua Hixson

Éditions Hi comics (17,90€) - EAN : 9782378871253

                                                              Une des couvertures alternatives


lundi 24 mai 2021

Minneapolis : capitale du funk

La silhouette de Prince pour raconter la carrière du groupe Starchild : ou comment une couverture illustre l’influence d’un génie de la Pop Funk.

Minneapolis, fin des années 70 : Theresa, jeune femme noire issue d'une fratrie baignée dans la musique par leur papa, rêve de réussir dans ce milieu. Écrivant et jouant de la guitare autant qu'elle peu, elle a une illumination lorsqu'elle assiste en 1981 à un concert de Prince, pas encore la légende qu'il va devenir mais déjà une star dans son état. Ultra motivée, même si être une jeune black musicienne n'est pas la panacée dans cet état, Theresa va créer son propre groupe : Starchild, et goûter à la dure progression vers la notoriété. Ses passages auprès de son idole, ainsi que les opportunités liées, changeront à jamais sa vie.



Lorsque Prince Roger Nelson débute sa carrière publique en 1978, il parvient à mettre en lumière sa ville Minneapolis. Et quand bien même c'est son album 1999 paru en 1982 qui le propulsera définitivement vers son statut culte, il va influencer une flopée de groupes, qu'il aidera pour certain à sortir du lot.


Joseph Illidge, éditeur exécutif de la revue Heavy Metal et Hannibal Tabu, éditeur pour le site Bleeding Cool, aidés par l'artiste Meredith Laxton et la coloriste Tan Shu, se sont proposés de raconter l'influence du kid de Minneapolis. En suivant le destin du groupe fictionnel Starchild, assez représentatif de ce qui a pu se faire à l'époque en mix de funk et RnB, influencé entre autre par Parliament, les scénaristes prennent le parti de raconter cette histoire de manière un peu détournée, et en tous cas sous l'angle même de cette omniprésence, d'où la silhouette de la couverture, réalisée par Jen Bartel. On pourrait lui préférer la version américaine, mettant en scène Starchild en arrière plan, version que l'on retrouve d'ailleurs dans une galerie en fin d'ouvrage, accompagnée d'autres dessins rejetés et des notes de Josh Jackson et Fabrice Sapolsky, car l'artiste Love Symbol ne fait finalement que sous-tendre ce récit initiatique.
Cela dit, ce peu est déjà énorme et explique au final assez bien comment Prince a laissé une empreinte indélébile au cœur de Minneapolis et de la musique rock-Funk en général. Bien vu donc, même si un petit peu frustrant, puisque les caractères des protagonistes fictionnels ne sont pas vraiment non plus développés au niveau qui aurait été nécessaire. Mais...ne faut-il pas trouver sa propre voie ? 

FG
 

Minneapolis capitale du funk par Joe Illidge, Hannibal Tabu et Meredith Laxton.
Éditions Humanoïdes associés (17,95 €) - EAN : 9782731679731


 

samedi 1 mai 2021

Un peu de recul, vous dis-je, pour apprécier ce beau Panorama ! Michel Fiffe dépote chez Delirium.

Compliqué de dire pourquoi on aime un récit ou pas, une bande dessinée, un comics. Celui-ci aurait pu être édité dans les années quatre-vingt, tant il lui en emprunte le style graphique, noir et blanc, nerveux, underground, et que son récit de même semble tout droit issu d’un film de David Cronenberg ou d’un Lynch inédit, première période. Là, au sein de cette histoire d’un jeune couple qui s’est éloigné l’un de l’autre à cause de soucis de difformité monstrueuse se produisant de manière accidentelle, les empêchant de vivre normalement, le lecteur va être témoin de retrouvailles, de tensions et enfin d’une union surnaturelle.

Michel Fiffe est un auteur américain, quadragénaire, qui n’avait jusque là jamais été publié en français. Les éditions Delirium, fortes aujourd’hui d’un catalogue exceptionnel, fait de rééditions enrichies éditorialement de classiques peu connus des comics anglosaxons, anglais mais aussi américains, avec une prédilection pour les années 70-80, propose ce trésor plus moderne, daté juin 2020 et paru chez Dark Horse. Panorama est l’œuvre la plus récente de l’auteur, publiant habituellement chez des éditeurs plutôt « super héros », bien qu’il ait été mondialement remarqué avec sa série Copra, chez l’éditeur alternatif Bergen Press en 2014. Celle-ci sera d’ailleurs très bientôt proposée par Delirium.

Lire Panorama, c’est vivre une expérience émotionnelle forte, tant le récit surprend à la fois par sa liberté de ton, plongeant vite dans l’horreur, le gore même dés les premières planches, et poussant le lecteur dans ses retranchements. William Burroughs et son Festin nu ne sont pas loin, d’autant plus que l’on pense à une expérience vécue, tant le récit appelle une réflexion en urgence à la toute fin. Il s’agit sans doute de l’essai psychologique le plus dément qu’il m’ait été proposé de lire sous forme de bande dessinée, ce qui en soit, est déjà exceptionnel. Le dessin de Michel Fiffe fait de noir et blanc hachurés, mais aussi de belles formes géométriques anguleuses où le pinceau taille des noirs et blancs magnifiques pour qui aime le dessin, ravira de plus les pupilles averties.
Pour peu que l’on soit amateur de film d’horreur, de fantastique, que l’on aime l’art moderne, ou que tout simplement on apprécie les œuvres personnelles fortes, alors, ce comics passionnera. C’est une œuvre amenée à être culte, et d’ailleurs... elle l’est déjà, très certainement.


FG



Panorama de Michel Fiffe
Éditions Delirium (20€) - ISBN : 979-10-90916-84-5

 


 

vendredi 9 avril 2021

L'Eksploracja intime et cellulaire de Julie Michelin

C'est au sein d'une maquette superbe que se dévoile l'œuvre de science-fiction ambitieuse attachante et bigarrée d'une jeune autrice talentueuse en devenir.

Dans un futur relativement proche, des éléments de notre monde connu se mettent imperceptiblement à disparaître, comme par enchantement. Un phénomène de dématérialisation, plus ou moins naturel, semble à l'œuvre. Lorsque cela atteint les humains, une théorie scientifique est élaborée, et la décision d'envoyer un vaisseau aux confins de l'espace pour chercher les éléments d'un remède, prise. Une équipe de volontaires, dont Line et Marlène, embarque alors pour un voyage de cinquante ans terriens, missionnée pour rapporter l'Herbea Nauticeum et l'Obsidonita Kevlar, deux des matières organiques les plus stables qui, associées à d'autres, mettraient un terme à ces événements dramatiques. Une fois arrivée sur la planète inconnue repérée, rien n’avait préparé cependant l’équipe à ce qu'elle va découvrir...

La maquette de ce bel album interpelle tout d'abord : beaucoup de savoir faire dans le façonnage de cet écrin coloré portant haut l'aspect graphique. Julie Michelin est passée par les arts-déco de Strasbourg et l'EESI d'Angoulême avant d'intégrer le villa Belleville où elle anime entre autre des ateliers de sérigraphie, et cela se voit. C'est cela dit le fanzine Obsidienne Magnétite (Mégot éditions) qui la révélé en 2014 et où elle a commencé à élaborer un univers fantasmagorique. Dans Eksploracja, l'autrice prend le temps de développer son propos et les lecteurs d'Aama (Frederik Peeters), ou le Tribut (J-Marc Rochette) ne seront pas trop dépaysé quant à l'approche scénaristique débridée, s'autorisant un beau voyage dans l'espace temps, poussant cependant plus avant encore que ses collègues dans les méandres de nos esprits. L'album Crépuscule de Jérémy Parodeau (2024) et surtout son aspect graphique moderne stylisé, peut aussi se poser en référence, bien qu'il soit ici davantage ébauché, "adolescent" et que ses couleurs foisonnantes très liquides "bavent» littéralement sur les pages. Un liquide quelque peu plastique aussi, dont l'élasticité est un élément essentiel du récit, ou plutôt des êtres étranges croisés sur cette planète lointaine. «Êtres chats» se dérobant derrière une sorte de combinaison  d'invisibilité, au pouvoir de permutation et de transformation sans limites.
D'abord effrayés, puis étonnés, les terriens laisseront finalement place à de la compréhension et à de la reconnaissance, pour un sauvetage hyper symbolique. C'est en tous cas une certaine idée que chacun pourra s'en faire, car ce que Julie Michelin a souhaité nous dire, tient à la fois de l'intime et de l'universel. Une exploration des corps et des âmes, qui ne laisse pas indifférent. Un choc esthétique et philosophique.

FG




Eksploracja par Julie Michelin
Éditions l’Employé du moi (25€) 184 pages - 21 x 28 cm
ISBN 978-2-39004-078-1

Dispo                                    



Mes autres chroniques cinéma

Mes autres chroniques cinéma
encore plus de choix...