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jeudi 25 décembre 2025

Cela va de soi : le regard aiguisé de Serge Annequin

Il n'est jamais trop tard pour dire du bien d'un livre que l'on a aimé. Lecture (tardive) du roman graphique Cela va de soi de Serge Annequin, publié en 2023 aux éditions Paquet.

Découvert en 2017,  avec la série étonnante et tous publics Auguste-Louis Chandel, cet auteur lyonnais n'a cessé de surprendre. Suite au tryptique Des Fragments de l'oubli (2011-2013), où il officiait seul, avec déjà une patte immédiatement reconnaissable, un univers onirique voire fantastique très personnel, hérité des grands classiques, son troisième titre en solo : Horla 2.0, adaptation libre de Maupassant paru en 2018, a largement confirmé ce sentiment. Ce titre a été suivi par Constellations, deux ans plus tard, toujours fidèle aux editions Paquet, avant d'arriver à cette mise en abime autour d'un film fantômatique de Jean Cocteau : Coriolan, court-métrage réalisé en 1950 pour ne jamais être vu (!) et d'un fait divers morbide survenu en 2013 aux Etats-unis où la camera d'un ascenseur d'hôtel est témoin de la disparition énigmatique d'une jeune femme.

Cela va de soi possède tous les atouts d'un très bon livre, vous happant dés les premières pages, grâce à une intrigue exceptionnelle, dans laquelle l'auteur s'engage à 200%, à l'image de son personnage central : Jules, étudiant travaillant sur son mémoire. On croit en cette histoire comme son professeur croit en lui, et tout est fait pour nous convaincre, de la mise en page fluide et de très bon goût, en passant par ce dessin si charmant, dans la lignée d'un Charles Berberian, toujours juste mais léger - parfait pour évoquer les fantômes - au scénario et aux dialogues, riches et équilibrés. Même les couleurs étant traitées avec subtilité. On ressort troublé de cette énigme, de ce film qui ne dit pas son nom et de cette seconde mise en abime, cachée à l'intérieur de  la première. Dire que l'on se noie dans tant de prouesse serait à la fois trop injuste et réducteur, alors, mettons que Serge Annequin possède la force de l'aigle, qui perce les nuages pour voir et montrer ce que l'oeil commun ne voit pas ou ne sait pas voir. Cela va peut-être de soi pour lui, mais le challenge scénaristique était redoutablement casse gueule. Chapeau l'artiste.  


Cela va de soi, par Serge Annequin, 
Editions Paquet, 2023


lundi 1 décembre 2025

Werewolf Jones et fils par Simon Hanselmann : ça passe ou ça casse !?

Un numéro spécial été de la série trash d'un auteur qui ose tout. Dégoutant, mais hilarant ?

Pendant que papa Jones ours se fait défoncer le c... dans sa chambre et que ses potes se droguent sans se cacher dans le salon, devant ses enfants, presque nus, sales et mal nourris, réclamant de sortir au parc, la vie du voisinage suit bon an mal an son cours. Mais même les virées au Mc Do ou la collecte de bonbons dans la rue pour Halloween peuvent se transformer très rapidement en catastrophe avec une famille aussi dysfonctionnelle. Il faut dire qu'un adulte déguisé en enfant avec une couche sale, menaçant et insultant les gens, ou posant des étrons sur le trottoir, n'est pas vraiment rassurant et ne sert pas d'exemple à ses progénitures. Jusqu'où ira Werewolf Jones, sans perdre tout ce qu'il a, c'est à dire pas grand chose ?

Pourquoi j'ai acheté ce bouquin moyen format souple, dos carré collé avec rabats en revenant de vacances chez mon libraire? Parce qu'il a eu l'outrecuidance de le mettre en rayon, s'imaginant qu'il y aurait des gens suffisamment dérangés dans sa clientèle pour lire ce genre de littérature dégénérée, scabreuse et scatologique !? Sans doute. Une sorte de challenge, de saut vers l'extrême alternatif, là où toutes les barrières ont sauté ou presque, et où le simple feuilletage en public de ce genre d'ouvrage peut vous cataloguer à vie, voire vous emmener en prison pour apologie de crime ou de la pédophilie. 
Rien que ça ? Et bien oui. Il faut le dire, Simon Hanselmann n'y va pas avec des pincettes, et même si l'on est familier de son univers, celui de Megg, Mogg and Owl, sept volumes plus une poignée de HS, déjà édités en France depuis 2014 dans des bouquins cartonnés ou souples, chez Misma ou Hubert, à chaque fois, le recul est nécessaire afin de ne pas trop culpabiliser de rire bêtement devant les dérives apocalyptiques de cette "famille" de dégénérés psychopathes.
Créée en miroir trash d'une série enfantine littéraire seventies anglaise : Megg and Mogg, ce condensé d'interdits sociétaux durement mis à l'épreuve et de tabous ouvertement défoncés à coups de latte, n'est non seulement pas à mettre entre toutes les mains, mais nécessite un sacré recul pour ne pas être tenté d'enfermer directement ses auteurs. Car tout ici est fait pour dégoûter. Des dialogues, tombereaux d'insultes, aux actes, totalement répréhensibles, en passant par la morale, flouée dans les grandes largeurs. Bref, à ce stade, où plus aucun repère ne tient, il ne reste plus que la blague, l'humour, l'éclate. Et comme il ne s'agit que de papier, on se marre, mais jaune tout de même. D'ailleurs, cela est symptomatique, il m'aura personnellement fallu presque quatre mois pour accéder enfin à la lecture de l'album mis de côté, un peu caché, que j'ai cela dit avalé en en rien de temps. Enfin, quand je dis avaler, le terme est peut-être mal choisi. C'est pour toutes ces raisons que l'on surveillera les prochaines parutions de Simon Hanselmann, afin de juger si le délire souffré des origines n'a pas définitivement laissé place à une diatribe nauséeuse.
 
Werewolf Jones et fils par Simon Hanselmann, avec les participations de Josh Pettinger, HTML Flowers, et Nate Garcia. 
Éditions Hubert, août 2025 

vendredi 31 octobre 2025

Olivier Paire se met au vert !

L'histoire du célèbre club stéphanois racontée par son gardien de stade. Une nouvelle collection verte qui en jette !

Un petit groupe de visiteurs s'apprête à visiter le stade mythique du club stéphanois de football l'ASSE, dénommé le chaudron. Ce club étant passé sous pavillon canadien en juin 2024 avec Kilmer sports se voit ouvrir une nouvelle ère, lui qui cumule déjà 90 ans d'histoire à son actif. Une histoire faite de victoires, de trophées, de joueurs et d'entraîneurs mythiques, mais aussi d'une relation incroyable avec ses publics et ses supporters. Succession d'anecdotes et d'exploits remarquables, gravés dans l'histoire populaire, et au sein de son stade, le fameux stade Geoffroy Guichard, du nom de son fondateur, Pierre, fils du patron de la société Casino ayant permis sa fondation...

Les éditions indépendantes Jarjille ont eut envie de raconter leur territoire, dans l'esprit de ce que les lyonnais de L'Epicerie séquentielle font déjà depuis dix ans. Aussi se sont elles attelées à reprendre à leur compte la démarche responsable, permettant aux auteurs de toucher une substantielle rétribution. Ceci étant dit, cette nouvelle collection d'albums : La Belle 42, dos carré avec rabats, au format inhabituel 20x26 cm, s'ouvre avec un roannais connaissant bien Saint-Etienne, et auto éditant des histoires assez dingues depuis presque 25 ans. Auteur de Space Pioneer Gutt, Gash Larage, Teuk Shadow, La SNKorp, Olivier Paire, alias Petelus, possède un talent incroyable, autant dans sa capacité à raconter des histoires (où l'humour sarcastique est toujours très présent), que dans son trait, rond et caricatural, souvent non encré, qui méritait une place au soleil.

C'est donc chose faite avec ces 47 pages écrites par Clément Goutelle, journaliste stéphanois, responsable entre autre de la revue Barré (7 numéros entre 2015 et 2018), du journal la Brèche depuis 2022, et déjà auteur avec Leah Touitou, de l'album Somaliland chez Jarjille. Ayant laissé une assez grande liberté au dessinateur, le scénariste peut s'en féliciter, puisqu' Olivier Paire n'est jamais autant à l'aise que lorsqu'il évolue libre. De fait, si l'on reconnaît bien son dessin, ici colorisé à la main, avec beaucoup de...vert, il s'autorise quelques plans impressionnant, tel le Chaudron en plongée dès la première page, quelques cases géantes hors cadre magnifiques, et plein de clins d’œil de fan, domaine dans lequel il excelle. Même sans être amateur de football, tout le monde a entendu parler de l'ASSE et des verts ; de ces années soixante-dix incroyables où tout le monde pouvait situer Saint-Étienne sur une carte et klaxonnait dans toute l’Europe les plaques d'immatriculation 42... Tout cela et bien plus est raconté dans cet album simple mais émouvant. Comme le disait à peu près Coluche : "Allez les verts ! ...Et on s'en servira un autre" à leur santé.


FG

ASSE : une histoire de légendes par Clément Goutelle et Olivier Paire
Editions Jarjille (14€) - ISBN : 9682493649355



mercredi 27 août 2025

Nous sommes la voix de celles qui n'en ont plus

Excellent documentaire sur le thème des collages féminicides. Un exemple réussi de ce type sous forme graphique.

Début 2019 Marseille : Marguerite Stern, inspirée par le noir du peintre Soulage, son expérience activiste chez les Femen et les grands panneaux des Suffragettes anglaises du XIXe siècle , met au point une technique militante et artistique, avec de la colle, un gros pinceau et des feuilles de papier blanc. De retour à Paris en juillet, elle va lancer un mouvement sur les réseaux sociaux afin de rendre viral la tactique, et dénoncer tous les féminicides. 2020 : Paris, Marianne, 54 ans, ayant subit une première agression à l'âge de 14 ans, traîne depuis les remords de diverses violences conjugales, subies durant deux ans, la police étant inefficace, en plus d’agressions dans la rue, parfois violentes. Des relations nocives qui la hantent, jusqu'à son premier mari, lui faisant réaliser la dureté de cette emprise psychologique. Et puis, un jour, Marianne tombe sur un groupe de colleuses de trente ans plus jeunes qu'elle. Prenant conscience de l'urgence et de l'intérêt de l'acte, elle va les rejoindre. Le 14 juillet, cependant, son groupe est interpellé par des policiers, et la situation dégénère. Quatre des colleuses sur six, dont Marianne, vont être traduites en justice. C'est à partir de cet événement, et retraçant l'histoire de ce mouvement, que les journalistes Paola Guzzi et Romane Pellen vont mener l'enquête, aboutissant à ce livre, mis en texte, dialogues et dessins par Cécile Rousset. 


Le sujet et sa couverture orange sobre mais "sèche" montrant un groupe de femmes en plein collage, peut amener un sentiment de recul au premier abord. "Vais-je adhèrer au sujet ? Ne va t-il pas être trop clivant ? » L'intérieur, avec ses dessins noir et blanc souples encrés, assez beaux et sans esbroufes, tranquillisent cependant. L'histoire commence avec le chapitre sur l'attente du procès de Marianne, en janvier 2022, où les autrices nous présentent cette femme quinquagénaire, que rien n'aurait dû prédisposer à être jugée pour de tels accusations de violences sur policiers. Puis l'illustratrice se met en scène afin de raconter sa rencontre avec les autrices. Enfin, Premier collage introduit l'aspect historique du mouvement. Suivront : Le jardin Denfert, le lieu où se réunissait le premier groupe à Paris ; L'âge d'or ; Nouveautés et continuité ; Mais que fait la justice ? ; Les messages ; La scission ; Le confinement ; Le collage de Salomé ; L’antiféminisme ; Mixité et horizontalité ; Le procès, revenant sur certains collages, les précisant, et rendant hommage aux victimes. Les derniers évoquant les dissidences au sein du mouvement, avec les interrogations sur l'inclusivité LGBTQ+, voire masculine, en son sein. La conclusion se faisant avec le verdict du procès et un texte de cinq pages de Laurène Daycard, documentariste du sujet depuis plus d'une décennie. Au delà du reportage, passionnant et captivant, même pour des lecteurs peu investis du sujet (ne sont-ils d'ailleurs pas visés en priorité ?), le traitement de Cécile Roussel impose le respect, tant il était compliqué, dans l'absolu, de retranscrire le principe de mots collés sur des affiches dans la rue, sous forme d'un roman graphique. Les dizaines d'images puissantes et évocatrices, anciennes ou plus modernes, traduisant la verve et souvent l'humour acéré de ces femmes dénonciatrices, souligne la force visuelle de l'ouvrage, lui apportant son équilibre nécessaire. Un indispensable de la BD du réel. 

 


Nous sommes la voix de celles qui n'en ont plus, par Paola Guzzi et Cécile Rousset
Éditions Actes sud BD (24,90€) - ISBN : 9782330210038



dimanche 4 mai 2025

Krimi d'Alex inker : un diamant noir dégénéré ?

Un diamant noir de bibliophilie exaltant l'œuvre phare du réalisateur Fritz Lang dans l'Allemagne des années trente.

Berlin, 1930. Fritz lang, réalisateur populaire d’obédience juive, ayant déjà connu le succès avec son Metropolis, les Nibelungen et les premiers épisodes du Docteur Mabuse, patine un peu avec son dernier film La femme sur la lune. La rencontre inattendue et forcée avec l’inspecteur de police Lohmann, connaisseur de son œuvre, va sceller un pacte étrange entre les deux hommes. Ce dernier lui propose en effet de le suivre sur les enquêtes qu’il mène, mettant en scène les crimes affreux d’un psychopathe, mutilant ses victimes - des femmes - avec des ciseaux. Celui que l’on va surnommer le Vampire de Düsseldorf, et qui sera interpellé plus tard, sous l’identité de Peter Kürten, va donner l’inspiration à Lang pour un nouveau film : M le maudit. C’est Peter Lorre, acteur de théâtre, qui interprétera le criminel, tueur de petites filles. Mais en cette fin des années 30, une ombre moins évidente plane et s’installe à Berlin, avec la montée du nazisme...




Les lecteurs suivant le carrière de Alex W. Inker savent depuis quelques temps déjà à quoi s'attendre en ouvrant l'un de ses ouvrages. Le dessinateur a été primé de nombreuses fois depuis ses débuts chez Sarbacane en 2015, et l’on a déjà pu particulièrement apprécier son trait puissant et rehaussé d'une couleur dans Servir le peuple ou Un travail comme un autre. Ce "Crime", édité dans un format luxueux, le place néanmoins désormais au niveau des plus grands dessinateurs. Lavis de gris, encrage souples, lumières particulièrement bien étudiées, passages en ombres chinoises (pour évoquer les crimes), mise en page changeante et libre - rendant un bel hommage aux cadres cinématographiques - dialogues et typo à l'avenant, le tout sur un papier de 170 grammes mat particulièrement délicat au toucher, dos toilé, empreinte marquage à chaud...rien n'a été laissé au hasard. Le scénario, quant à lui, magnifiquement adapté du récit de Thibault Vermot, nous plonge avec angoisse mais délectation dans l'Allemagne de la Veimar, au sein de laquelle, dans l'ombre, sévit le crime et où couve la montée du national socialisme, sensé amener de la pureté. Si Fritz Lang est au cœur du récit, d'abord protagoniste important, maître de ses lieux : les studios, il passe assez rapidement à acteur manipulé par l'inspecteur de police, puis laisse petit à petit la place à la dictature se mettant en place. Le noir que l'on croyait réservé aux criminels, issus de la rue, va dès lors diffuser via les décrets, et le chemin de fer. L'avant dernière scène finale, montrant le sort d'un des acteurs principaux, ayant changé de statut, résonne particulièrement fort. Rien ne nous est épargné dans ce roman graphique, où sexe, folies et meurtres sont perpétrés sous nos yeux, ébahis cela dit par une telle beauté crépusculaire. La fin d'une époque, muette en partie, et le début d'une autre, vociférante. Si l'art peut-être jugé "dégénéré", il a ses diamants. En voilà un.


FG

Krimi par Thibault Vermot et Alex W.Inker
Éditions Sarbacane (35€) - ISBN : 9791040802471


lundi 17 mars 2025

L'été dernier, ...si tout va bien !

Épisode étrange et dramatique de la vie d'un groupe de jeunes, ce trip en forêt sous un pont pourrait bien surfer sur plus d'un fait divers réel.

Été 1997, Italie. La comète Hale Bopp est dans tous les esprits puisque l'on va pouvoir l'apercevoir à l'oeil nu. Danièle vit avec son papi, grincheux et apparemment malade, et va, lors d'une virée en forêt sous le haut viaduc jouxtant la ville, avec ses potes Alessandro, Benny, Christian et Titti, se faire peur en découvrant l'habitat d'un SDF, érigé à l'intérieur d'un 35 tonnes, apparemment tombé du haut pont. Qui est cet homme et depuis combien de temps est il là avec son chien ? Nul ne le saura, et pourtant...

Roman graphique paru en 2019, sélectionné d'ailleurs à Angoulème cette année-là, l'Eté dernier interroge dès son ouverture. Un dessin au trait épais au crayon, sans encrage, des visages un peu difformes, et une scène de repas introductive assez longue entre un papi et son petit fils Danièle, dans la kitchenette d'un appartement d'HLM. Et puis, dans un second temps, la virée quelque peu fantastique (ou voulue comme telle par les jeunes) en forêt. Autant de mystères auxquels nous n'aurons que peu de réponses avant la toute fin, et encore...
Le début est glauque, avec ses dialogues de sourds et ses machouillages façon "la grande bouffe" gros plans inclus, suivi d'un constat peu ragoûtant vis a vis du SDF (l'homme au camion"), dont la misère et le manque d'hygiène font pitié.


...En août 2018, à Gênes, Italie, une catastrophe terrible avait lieu avec l'effondrement d'un haut pont de circulation entourant la ville, en pleine journée, faisant 43 morts. Quelle surprise de retrouver via ce récit une citation plus ou moins voulue de cet événement tragique, par le biais d'un camion non identifié, puis du destin tragique de son (second ?) occupant.
Paolo Cattaneo n'était sans doute pas parti pour évoquer ce tragique accident intervenu quelques mois avant la parution de son livre en France, mais il est certain que le parallèle et le choc visuel ressentis dans ce passage laissent perplexe. Tout dans ce livre dérange, émeut, secoue, en faisant une œuvre importante. Et lorsque six ans plus tard, la lecture d'un autre italien travaillant sans encrage : Emanuele  Cantoro, pour Les moutons veulent du sel chez Ça et là m'est offerte, je ne peux m'empêcher de rédiger cette chronique, que je n'avais réussi à sortir de mon cerveau depuis 2019. 
...Une comète ne passe généralement qu'une fois dans une vie d'homme, mais c'est noté, le signal est reçu 5/5.

FG
 
 
L'Été dernier par Paolo Cattaneo
Éditions Misma (20€) - ISBN : 978-2-916254-74-6
 

 
#Leschroniquesaulongcourt

lundi 17 février 2025

Le choeur des sardinières résonne jusqu'à Paris, et bien plus loin.


Le souffle du Finistère et de ses fières ouvrières nous touche dans ce témoignage à l'émotion au moins égale à sa sincérité.

1924, Douarnenez. La vie des femmes, des hommes et des enfants est rythmée par les sardines. Les uns passent leur journées en mer, les autres les attendent, puis passent le reste de leur temps à récolter, préparer et mettre en boîte les petits poissons brillants. Cela tourne ainsi depuis des générations, et si une grève a eu lieu en 1908, les choses n'ont pas beaucoup changées depuis. Aujourd'hui cependant trop c'est trop, et les ouvrières Mona, Marie, Joséphine et bien d'autres, de l'usine Chancerelle, n'en peuvent plus d'être sous payées et de ne plus compter leurs heures pour ce travail éreintant. Un mouvement de grève va partir d'une des 23 conserveries locales, et gagner celle des héroïnes de ce livre...

Leah Touitou est devenue depuis quelques années - en fait depuis 2018, ses voyages en Afrique et ses débuts aux éditions Jarjille - une autrice sur laquelle on peut, et sur laquelle il faut compter. Elle avait déjà su nous ravir de sa manière bien à elle de raconter des histoires vécues, avec un ton et une poésie empreints d'un féminisme avant tout humaniste. Son dessin rond, doux, illustrant ses histoires avec une certaine tendresse. Puis elle s'est mise à écrire pour d'autres : son amie Anjale, puis Max Lewko, et là, un palier supplémentaire a été franchi. Dans cette évocation juste et émouvante du mouvement ouvrier "révolutionnaire" pour l'époque (1924) de sardinières de Douarnenez, elle s'appuie sur une documentation conséquente (proposée en fin d'ouvrage), et de voyages sur place, pour resituer un épisode important de la lutte pour les droits ouvriers, mais aussi ceux des femmes. Sur un sujet qui aurait pu être casse-gueule ou traité avec trop de naïveté, elle fait preuve d'équilibre et d'une justesse remarquable. Le dessin de son collègue, bien dans la tonalité du sien - ces deux-là se sont bien trouvés - et ses couleurs, douces et toutes en aquarelles, rendent magnifiquement l'ambiance. Cela dans une tonalité ne laissant jamais l'espoir inaccessible. C'est sans doute ce vent de lutte et d'espérance qui nous tire une émotion en fin de volume.
Max et Leah : Graet mat deoc'h !


Le choeur des sardinières, par Leah Touitou et Max Lewko
Editions Steinkis (20€)  ISBN : 9782368468258

jeudi 2 janvier 2025

Les travailleurs de la mer : troisième ananké pas manqué

Les travailleurs de la mer, par Michel Durand, d'après Victor Hugo. Une adaptation graphique comme beaucoup d'éditeurs rêveraient d'en publier. Sensationnel, sur le fond comme la forme. 

Il existe bien sûr des romans dits classiques que l'on n'a jamais lus, mais dont on sait leur potentielle exceptionnelle richesse. Par leur titre, intriguant, et par leur auteur, l'un des plus grands que la littérature moderne n'ait jamais connue. Victor Hugo est exilé sur l'île de Guernesey, à Hauteville House, lorsque ce roman est publié en 1866. Comme il l'écrit dans sa dédicace " je dédie ce livre au rocher d'hospitalité et de liberté, à ce coin de vieille terre normande où vit le noble petit peuple de la mer, à l'île de Guernesey, sévère et douce, mon asile actuel, mon tombeau probable

De plus, dans son introduction originale, il replace le thème de ce dernier dans une sorte de triple Ananké (fatalité ) débuté dans deux de ses plus célèbres fresques romanesques. "La religion, la société, la nature, telles sont les trois luttes de l'homme. Ces trois luttes sont en même temps ses trois besoins (...) Dans Notre-Dame de Paris, l'auteur a dénoncé le premier, dans les Misérables, il a signalé le second, dans ce livre il indique le troisième. A ces trois fatalités qui enveloppent l'homme, se mêle la fatalité intérieure, l'ananké suprême, le coeur humain.

On ne peut pas mieux dire lorsque l'on referme Les travailleurs de la mer. Cette histoire forte est mue par des forces naturelles si intenses et si bien décrites, que l'ont les ressent jusqu'au plus profond de notre être. Le suspens de l'intrigue première, naviguant tel un thriller du meilleur tonneau, est resituée à l'aune des évolutions technologiques de l'époque, et l'on est autant intéressé par l'arrivée de la Durande, cet engin maritime à vapeur, l’un des premiers, que par le revolver récemment inventé, que l'un des protagonistes cherche à acquérir pour son plan diabolique. Mais tout cela ne serait pas grand chose sans la force du drame passionnel qui se noue dès l'ouverture, et sous-tendant, mais jusqu'à se faire presqu'oublier, l'histoire centrale, bien plus tangible et dangereuse. Gilliat, notre héros rejeté, mais force de la nature, va justement être amené à la combattre, et oh combien de belle manière. Le passage de travaux titanesques entrepris au milieu des éléments déchaînés est un monument de tension romanesque et de description des forces naturelles, comme rarement lu ailleurs. 

Si Michel Durand a déjà une belle carrière de dessinateur derrière lui, ayant publié son premier album en 1985 chez Glénat, et qu'il a très vite séduit les amateurs par un trait classique précis, on n'avait jamais encore eu l'occasion, à part peut-être dans ses œuvres noires réalisées sous pseudonyme Durandur (1995 et 2005-2007) - où il a usé de lavis gris sur un trait fin - de s'extasier autant devant ses réalisations. Et même s’il a du quelque peu s’entraîner avec la thématique marine et les éléments sauvages dans son précédent album retraçant l’expédition de 1845 du capitaine Franklin en Arctique (Franklin, Glénat 2022), ici, dans un travail exceptionnel lui ayant pris environ trois ans, il réalise l'impensable, et ce que d'aucuns auraient sans doute souhaité voir dès la parution de la première édition illustrée du roman de Victor Hugo. A savoir : de grandes planches dessinées avec une technique de hachures et de volutes noires et blanches, reproduisant en grand format le plus beau de ce que la technique de gravure a pu offrir au fil des siècles. On est subjugué par le rendu de ces planches, parfois doubles, que l'on déguste avec un ravissement qui est au moins égal au plaisir de la lecture du texte lui-même. La scène de la bataille homme-animal restera aussi l'une des plus extrêmes et palpitantes qu'il m'ait été donné de voir et lire. Mais tout dans ce livre invite au ravissement ; aussi, n'hésitez pas une seconde. Il s'agit vraiment d'un bijoux rare et précieux. 

Les Travailleurs de la mer, par Michel Durand
Editions Glénat (35€) - ISBN : 9782344047033

 

lundi 9 décembre 2024

Pippin, les frères Grimm, Vampire et sorcières : des piqures toujours aussi douces aux éditions Mosquito.

Deux albums plutôt étiquetés jeunesse, parus début 2024, et lus immédiatement, d’après des fichiers PDF qui ont ensuite malencontreusement disparu. Ces chroniques arrivent donc très tardivement, mais comme je garde un excellent souvenir de ces deux-là, je souhaitais partager mon sentiment.

 Pippin le Bon à rien de Chrigel Farner et Tim Krohn
(20€) - ISBN : 9782493343376

Dans un Royaume au delà des monts un vieux roi se désole : il n'a pas de successeur. Un beau jour, une pomme d'or disparaît de son verger, il s'engage à céder son trône à qui trouvera le voleur. Les trois fils du jardinier partiront mener l'enquête. Et Pippin le cadet, bon à rien, met bien peu de zèle. À son corps défendant, le voilà pourtant poussé dans de bien étranges aventures... Pippin, le doux rêveur pourra-t-il succéder au roi de Sursylvanie ?

Lorsque j’ai lu pour la première fois cet album aux couleurs douces mais attrayantes, tout comme son dessin, j’ai immédiatement senti qu’il allait se passer quelque chose. On "sent" un bon livre ou une bonne bande dessinée, et celle-ci, même si elle est fortement influencée par les contes et le style album jeunesse à l'ancienne, avait un « parfum » évocateur de l’univers frères Grimm, c’est à dire un peu malsain, qui m’a séduit. Au fil des pages, j’ai réalisé combien l’illustrateur suisse quinquagénaire, Chrigel Farner, avait digéré ce genre de références. Dans une interview donnée pour le site Biowars.com, il abonde d’ailleurs sur le sujet :
« En y travaillant, j’ai redécouvert les livres pour enfants de l’artiste Ernst Kreidolf. Jusqu'au milieu du siècle dernier, il dessinait des figures de fleurs et toutes sortes de créatures naturelles aux couleurs délicates, ce qui constituait une contribution suisse au Jugendstil et à l'âge d'or de l'illustration de livres de contes. Enfant, je lisais certains de ses livres illustrés. Lors de mon voyage de recherche dans les Grisons, je suis tombé sur une œuvre de Kreidolf après qu’elle ait passé plus de quarante ans dans un grenier. J'ai littéralement senti la foi enfantine dans les personnages de contes de fées et ressenti le sentiment de nostalgie des temps passés, et je voulais traduire certains de ces sentiments dans Pippin. »

Plus loin, il explique comment il a rencontré son collègue aîné, l’auteur suisse Tim Krohn, pour ce projet : « Le Rhaeto-Romanic est la quatrième langue nationale de Suisse, avec l'allemand, le français et l'italien. Elle est parlée dans le canton des Grisons. Tim Krohn, l'auteur, a été chargé par l'éditeur rhéto-roman Chasa editura rumantscha de développer une histoire dans laquelle apparaissent les quatre idiomes de la langue rhéto-romane. Il a alors choisi le conte de fées The Golden Bird des frères Grimm comme cadre et l'a reconstruit dans une histoire dans laquelle Pippin voyage à travers différentes régions des Grisons. Tim et l'éditeur m'ont demandé si je voulais illustrer le texte. J'ai lu le manuscrit et j'ai eu l'impression qu'il pouvait aussi être transformé en bande dessinée. Les autres étaient d'accord. » Que ce soit le dessin, les couleurs, l’ambiance générale ou le traitement de l’histoire, on garde un souvenir profond de ce conte peu commun, même si adapté, et je ne peux que vous inviter à vous laisser tenter. Rares sont en effet les bandes dessinées à proposer un tel mix de modernité tout en convoquant les classiques du passé aussi bien mis en valeur, et les éditions Mosquito à cet égard font des efforts remarquables. Le voyage vaut vraiment le détour !


Vampire et Sorcières, par Michel Jans et Capucine Mazille
(16€) - ISBN : ISBN : 9782493343277

En Transylvanie subcarpathique un jeune vampire transi découvre l'amour dans les bras d'une pimpante sorcière... Las, l'ogre Proutinoff n'est pas du tout ému par cette idylle.

Capucine Mazille a intégré le catalogue des éditions Mosquito il y a déjà 14 ans, avec de petites livres d’images et textes entre autre dans la collection Lily Mosquito. Et puis en 2016, La cuisine des sorcières est entrée par la porte des albums de bande dessinée, rejoint deux ans plus tard par Le Petit prince de Penelope. Ce n’est qu’en 2020, à l’occasion de sa venue au festival BD d’Ambierle, près de chez moi, que j’ai pu réellement faire sa connaissance et découvrir l’album à quatre mains, scénarisé par Michel jans : Le dernier ours de Chartreuse. Celui-ci a d’ailleurs été chroniqué sur PlaneteBD. Après une seconde collaboration en 2022 avec Gargantua en Chartreuse, ce début d’année 2024 nous a donc offert leur troisième collaboration, et le moins que l’on puisse dire, c’est que la formule fait mouche. 

Le dessin très personnel de Capucine se révèle avec force dans toute sa dimension poétique, fantastique et aquarellée, puisque c’est semble t-il la technique ; avec de très belles couleurs, posées sur un dessin à l’encrage très doux, évoquant à la fois la féerie et l’angoisse. D’ici à dire que l’autrice évoque une autre grande de la BD étrange, période revue Okapi - toujours en lice d’ailleurs - Nicole Claveloux, il n’y a qu’un pas, que je ne franchirais pas cela dit, tant Capucine Mazille possède son propre style. Et quand bien même la satire de Capucine – il faut voir sa parodie du dictateur Poutine transformé en ogre Proutinoff – est savoureuse. En conclusion, grâce à l’histoire tout à fait originale et prenante, pour ne pas dire émouvante, de Michel Jans, le duo a concocté là sans aucun doute un de ses, sinon son meilleur album. ...Parents, ne vous y trompez pas, et achetez ce très beau conte !

dimanche 3 novembre 2024

Les derniers jours de Robert Johnson et une vision du Blues du Delta.

Les titres BD consacrés au Blues folk et du Delta du Mississipi n'ont pas cessé de paraître depuis une vingtaine d'années, avec plus ou moins de succès, le rythme s'accélérant ces dix dernières, avec deux auteurs s'étant fait remarquer dans le genre, et un trait, avouons-le, bien charbonneux et adapté : Frantz Duchazeau et Mezzo. Ils ont fait sensation chacun avec de beaux ouvrages, publiés dans des formats et qualité remarquables, mais d'autres albums méritent aussi le détour. On citera, rétrospectivement :


Bluesman de Rob Vollmar et  Garcia Callejo
(2004-2006)


Conquistador de George Van Linthout (2005)
Me and the Devil Blues de Hakira Hiramoto (2008)

Le rêve de Meteor Slim de Duchazeau (2008)
Les jumeaux de Cocono Station, de Duchazeau (2009)
La ballade de Hambone de Igort (2009)
Mojo de Rodolphe (2011)
Lomax de Duchazeau (2011)
Love in Vain de Mezzo (2014)
Avery's Blues de Anguxx et Nuria Tamarit (2016)
Kiss the Sky, de Mezzo (2022)
Les derniers jours de Robert Johnson par Frantz Duchazeau (2024)



Concernant la figure mythique et influente de Blues folk : Robert Johnson, découvert au milieu des années trente et mort très jeune, à 27 ans, enclenchant le fameux club des 27, sa figure hante la plupart des récits ci-dessus, lorsqu'il n'est pas le thème central de l'album. En 2004, la trilogie Bluesman, si elle ne nomme pas l'artiste, préférant conter les déboires sur la route du guitariste Avery "Ironwood" Malcott et du pianiste Lem Taylor (imaginaires), évoque cela dit
beaucoup son fantôme et fait partie des très bons résultats, se plaçant en tête de la liste à l'époque, qui comptait alors et encore beaucoup Robert Crumb comme rare évocateur de ce genre d'histoire. On se souviendra en effet de son récit noir et blanc superbe de 12 pages sur Charley Patton (daté 1984) - l'un des maîtres de Robert Johnson - compilé par Cornélius au milieu d'autres références Blues, dessinées entre 1975 et 1990, dans l'album Mister nostalgia paru en 1998. Ce récit sera réédité en 2004 dans le volume 3 de la collection BD blues des éditions Nocturne,
en couleurs.


En 2008, deux bouquins différents content ce qui ressemble à la vie du personnage : un manga : Me and the Devil Blues, franchement titré avec le nom d'une chanson du bluesman, et son portrait en couverture, et Le Rêve de Meteor Slim, superbe ouvrage fournit avec un somptueux 25 cm réalisé par les Moutain Men, et reproduisant le son sensé être joué dans le livre. Si là encore, RJ n'est pas nommé, il fait peu de doute que son alter ego Meteor Slim lui doit beaucoup, jusqu'à la fameuse scène de l'enregistrement d'un disque dans la chambre d'hôtel. Un must have, réédité depuis, plaçant Franz Duchazeau, qui va réitérer avec d'autres histoires blues du même tonneau, dans le top du genre, à savoir dessin sublime et propos de gourmet.


 Cependant arrive Love in Vain de Mezzo en 2014, et là, on repart dans l'officiel. C'est dit, c'est signé, avec comme titre LE chef d'oeuvre du bluesman et un format à l'italienne magnifiquement rendu. 56 pages de bandes poétiques à la tonalité ouvertement fantastique, flirtant avec l'anecdote du diable croisé sur le croisement de routes. 1/1 au score. A noter que quatre ans plus tard, Glénat proposera une superbe réédition grand format carré, avec nouvelle couverture et surtout un vinyle à l'intérieur. Gasp. 


Mezzo enchaîne 8 ans plus tard avec le tome 1 de Kiss the Sky, consacré à Jimi Hendrix, et délivre un superbe album Noir et blanc nous plongeant dans les années cinquante blues et Rhythm'n’Blues, puis Duchazeau remet le score à zéro avec sa propre bio de l'artiste Robert Johnson cet automne 2024. Un album complet, de 236 pages, axé sur ses dernières années, dans le style superbe qu'on lui connaît.Traité de manière beaucoup plus réaliste, abordant des errances avec son ami et collègue musicien, ce dernier se permet quand même un clin d'œil "mise en abîme" à Meteor Slim, en page 193, évoque le fameux Crossroad d'un point de vue assez original, et s'achève avec sa mort, en août 1938, et l'hommage émouvant qui lui est rendu par John Hammond, organisateur de la soirée "From Spirituals to Swing" le 23 décembre au Carnegie Hall de New York, auquel l'artiste devait participer.
Une nouvelle référence incontournable.
 
Les derniers jours de Robert Johnson par Frantz Duchazeau
Editions Sarbacane (29,90€) - ISBN : 978237731853

 


Ecouter le podcast RadioFrance consacré à cette soirée historique de 1938 :

https://www.radiofrance.fr/francemusique/jazz-au-tresor-from-spirituals-to-swing-carnegie-hall-1938-39-5005131




mercredi 23 octobre 2024

Un dromadaire dans la forêt : la bosse de la réussite.

On ne remerciera jamais assez les médiathèques pour offrir la possibilité de lire des ouvrages que l'on aurait sinon manqués. C'est le cas de ce Dromadaire dans la forêt, de Mikaël Mignet et Oz Bayol, récents venus chez l'éditeur stéphanois Jarjille fêtant en 2024 ses vingt années de publication.

Repéré grâce à sa belle couverture colorée, l'ouvrage, dessiné semble t-il sur un papier spécial, confirme à l'intérieur la première impression avec des pages sublimes, au dessin fin, à peine encré, tout de traits verticaux représentant les arbres de la forêt où se déroule une grande partie de l'histoire. Les couleurs étant réalisées à l'aquarelle, sur un papier Canson duquel ressort le grain. Une technique digne d'un ouvrage de belle qualité, utilisée ici sur un scénario maitrisé dans une thématique thriller au parfum d'actualité socio politique bien vue et bienvenue, mettant en exergue la folie paranoïaque liée à l'immgration. Si certains voient un dromadaire en forêt francaise, alors pourquoi ne pas voir des hordes de radicalisés enlevant nos enfants ? Mikaël Mignet, dont c'est la troisième bande dessinée a déjà collaboré avec Oz Bayol en 2021 à l'occasion de Débits, un des titres de la collection Sous Bock de l'éditeur. Dans ce bel album, il délivre un ton juste, posé, où l'humour est cependant omniprésent, et le thème pourtant dramatique tenu jusqu'au bout. Une totale réussite, chaudement recommandée qui sera primée, sans aucun doute.

Un dromadaire dans la forêt, par Mickaël Mignet et Oz Bayol
Editions Jarjille (25€) - ISBN : 978249364917

vendredi 25 août 2023

Une drôle de chouette vie, par Hideyazu Moto

Première publication française d'un mangaka quinquagénaire doué, cette compilation de récits courts détonne par son surréalisme et son absurdité douce amer. Alternativement dingue et acide !

Dans « Ton ami », une invasion de vénusiens, bizarres créatures faites de parties métalliques plus ou moins bien agencées, viennent en repérage sur la terre. Kaneka, le chef, envoie Denkichi, le plus jeune, en mission. Celui-ci se lie d’amitié avec une famille, apprenant aussi le sens de la beauté, qu’il ne connaissait bas, car issu d’une caste « moche », puis  revient faire son rapport. « Comment son les terriens ? » lui demande son supérieur. « Nuls. Que des gens bizarres. Extermine-les au plus vite ». Denkichi n’étant occupé qu’à admirer la vis sur la tête de son supérieur, le rendant si beau à ses yeux. Dans « Un ami cher ». Kenichi, jeune garçon, va aujourd’hui pêcher avec son ami Soegusa. Il espère passer un bon moment. Un homme avec un bouledogue passe. Kenichi s’amuse à imaginer ce que donnerait la tête du chien sur l’homme, mais se fait mordre toute la main, qu’il perd. En sang, mais pas démonté, il décide de corriger la bête, mais frappe par erreur l’homme, ayant vraiment pris une tête de chien entre temps. Ce dernier ne supportant pas la violence, lui arrache la tête avec sa gueule. Kenichi, sans tête, sans bras, rejoint dés lors son ami. Après un moment d’hésitation, Soegusa l’invite à monter dans sa barque et tous deux partent au milieu du lac pêcher. « C’est beau l’amitié » pense Kenichi. 

La couverture est trompeuse avec ses couleurs vives et ses personnages familiaux posant ou gambadant dans une nature idyllique. Quoi que le héros à grosse tête : Amo, un des personnages principaux de ces 18 histoires, semble sourire jaune, comme si lui seul était conscient de la farce et des histoires pas nettes qui se jouent autour de lui. Hideyasu Moto a débuté sa carrière de mangaka en 1995 au Japon dans la célèbre revue Garo, alors en passe de disparaitre, un an plus tard, au décès de son créateur Katshuichi Nagai. Garo était à l'origine une publication pour enfants, créée en 1964 et a publié entre autre des histoires de Toshiharu Tsuge (la Vis). Elle évolua cela dit vers un ton de plus en plus décalé et c'est en son sein qu'en 1976 le courant Heta-Uma (malhabile mais appréciable), fut créé sous le crayon de Teruhiko Yumura. Hideyasu Moto s'emparant du genre, l'accorda à sa sauce, avant de partir ensuite travailler pour la revue Ax (la hache). C'est là qu'en 1998 paru la première version de "La vie heureuse", dont la version remaniée de 2012 nous est aujourd'hui proposée par les éditions Misma. Cette compilation d'histoires courtes dérange dés son premier épisode. Le Meta-Huma révèle effectivement un genre mêlant un dessin minimaliste, de style comique bien que malhabile, où les corps volontairement déformés de certains personnages accentuent l'effet étrange. Les scénarios quand à eux proposent des situations souvent surréalistes, improbables, ou au contraire tirées de la vie quotidiennes, mais où un élément dramatique violent vient souvent s'inviter, au détriment de toute logique, ou compassion. L'exemple des vénusiens dans « Mon ami » en est un exemple probant. Amo, de son côté, est souvent la victime des maltraitances d'autres copains ou de sa propre famille, lorsqu'il n'est pas le bourreau à son tour, sans pitié, quoi que de manière dilettante et peu assumée. Des histoires d'enfance vues sous l'oeil d'un adulte moqueur et cynique. On essayera vaguement de comparer ce genre en France aux forfaits de noms tels Charlie Schlingo, Fred Neidhardt (Monsieur Tue tout), ou peut-être Vuillemin, mais Hideyasu Moto reste unique. Une découverte surprenante, réjouissante, et, osera t-on le dire : jouissive, marquant d'une pierre blanche l'univers manga déjà passionnant. Préface et Avant propos accompagnent les histoires. Chouette !

FG 


Une chouette vie par Hideyazu Moto
Éditions Misma (23€) - ISBN : SBN 9782916254982

dimanche 2 juillet 2023

White Boy : petit homme blanc perdu dans un ouest humaniste rêvé

Cet étonnant et rare Strip western publié de 1933 à 1935 dans les pages du Chicago Tribune a été proposé pour la première fois en français l'année dernière dans un magnifique album grand format à l'italienne, agrémenté d’éditorial enrichissant. Une aubaine patrimoniale remarquable.

La tribu des Arc en ciel vaque à ses occupations d’indiens des plaines lorsqu’une troupe revient d’un raid avec un jeune blanc prisonnier. Celui-ci va être adopté par le chef et va devoir apprendre la langue et les mœurs de la tribu. Il va se faire deux amis : lumière d’étoile, une belle jeune squaw, et Marmotte, un jeune indien un peu obèse, pas très débrouillard. Rapidement, un troisième larron : un trappeur ayant sauvé les amis d’une attaque Sioux va intégrer la bande. Tous vont être confronté à diverse péripéties et surtout découvrir lors de la migration de leur camp une autre tribu inconnue, aux mœurs bien différentes...

Garrett Price a réalisé l'essentiel de sa carrière auprès du Chicago tribune, mais a aussi beaucoup fourni des illustrations et couvertures pour le New Yorker, dont les débuts en 1924 ont coincidé avec les siens. Né en 1895 à Bucyrus, Kansas, et fils d’un médecin itinérant dans les états de l’ouest des États-unis, il intègre le Chicago Institute of Art entre 1914 et 1916, et décroche un poste au département artistique du journal Chicago Tribune où en plus de dessins, il rédige des chroniques, dont une sur l’esprit et l’humour de l’ouest. Repéré par J. M. Patterson, son éditeur, il se voit proposer en 1924, suite à un séjour puis son installation à New York, une bande western qu’il assume en indépendant pour le compte de son ancien patron dans les pages du Dimanche du Tribune. Thématique pas si courante que ça pour l'époque dans les comics et encore moins les strips, mais il faut dire que sa jeunesse dans le Wyoming avait tout pour l'inspirer. Au Tribune, il fait connaissance avec Frank King, et devient ami avec cet auteur déjà reconnu, qui a explosé en 1921 en ajoutant un personnage d'enfant à sa série Walt & Skeezix débutée quatre ans plus tôt. On pourra assez aisément voir l'influence de ce grand auteur dans les constructions et couleurs des planches de White Boy. Son dessin aussi, un peu, pourrait-on ajouter. Il n'en demeure pas moins que ces bandes, inédites en France, dont l'éditeur a réuni ici le meilleur des planches dominicales*, ont tout du trésor déterré. Leur présentation dans un grand album à l'italienne, respectant le format des strips originaux est tout d'abord majestueux. Rares sont les bandes dessinées d'ordre patrimonial pouvant se targuer d'un traitement aussi classieux, imprimé sur un Sen Lawrence FSC de 150g. On l'a dit : le dessin de Garrett Price rappelle beaucoup celui de King, tant dans les formes que les attitudes des personnages, mais on remarquera néanmoins un traitement beaucoup plus dynamique des pages, l'action de ce western saugrenu mais pas tant que ça étant parsemé de beaucoup d'actions, de mouvements. Une des scènes les plus extraordinaires à ce sujet étant la tentative d'enlèvement de Lumière d'étoile par les Sioux, (planche du 26 novembre 1933), correspondant à la page 9 de l'album. Une scénographie et une succession de cases particulièrement violentes, où la jeune indienne est désarçonnée du cheval où elle est en croupe à l'arrière avec son ami, puis tirée par les tresses, quasi écartelée entre deux chevaux au galop. Avant que l'indien responsable, contorsionné dans une pose anatomique puissante rappelant des tableaux de Delacroix, soit tué par balle et après que la chevelure de lumière d'étoile ait été tranchée par elle afin de se libérer.


La page du 08 avril 1934, évoquant le raid dans la tribu sioux, de nuit, là encore convoque la peinture et la gravure dans au moins deux superbes cases crépusculaires, dont une géante. Un passage de la troupe d'amis, deux pages plus loin, sous un couvert de petits arbres aux feuilles d'or, tout comme les scènes du feu de plaine, se terminant sous un amoncellement de nuages noirs, évoque là encore fortement les beautés formelles et poétique de Walt & Squeezie. On arrêtera là la comparaison, car Garrett Price mélange trois aspects très marquant dans sa série : 

- Le documentaire, d'une tribu Arc en ciel dans laquelle on s'invite, en même temps que ce White Boy devenu très vite l'un d'eux.
- L'humour, tiré parfois à l'extrême limite du surréalisme.
- Le fantastique.



Des scènes de toute beauté

Sur l'aspect documentaire, peu de bandes dessinées ont réussi à évoquer avec autant de réalisme la vie d'un camp amérindien. On retrouvera même, et c'est notable pour une "antiquité" de 1933, l'allusion à l'homosexualité, (Heemaney dans Little Big Man d'Arthur Penn 1970), ou à "l'inversion" (Quatre doigts de Milo Manara, Dargaud 1982). Ici, ce sont les poèmes de l'indien Chant d'alouette.
Au delà de cet aspect, visible à d'autres endroits, comme les raids entre tribus ou leur migration vers d'autres territoires (ces indiens des plaines étaient nomades), leurs légendes, ou bien encore la lutte territoriale des bisons, on retrouve les canons classiques d'une structure narrative séquentielle de strip, attachée à proposer en fin de chaque page un cliffhanger pour la semaine suivante. Et l'humour très exagéré, dans l'esprit du Popeye de Segar, entre autre par le truchement du petit gros indien Marmotte, puis plus loin avec le cheval à dos creux, se réparti à part quasi égale avec l'action.
Par moment enfin, le fantastique émerge, avec d'étonnant geysers faisant s'écrouler un pan de montagnes et dériver notre héros, un "fantôme" à dos de bison, une tribu étrangère inconnue, dont les traditions et la présence d'une reine blonde rappelleront les thématiques SF de Flash Gordon, pourtant à peine plus vieux puisque débuté en janvier 1934. Mais on pensera aussi et surtout au royaume des rêves (Slumberland), par lequel on arrive par un passage secret (ici aquatique) et donc au classique Little Nemo de Winsor Mc Cay, lui bien antérieur. Si ces références ne prêchent pas vraiment pour l'inventivité formelle de White Boy, on ne lui retirera pas sa modernité et son originalité, qui n'auront malheureusement pas suffit à lui assurer un succès mérité, la bande étant interrompu subitement dans son cours pour laisser la place à une suite bien plus classique. Une belle pépite issue du passé, dont les couleurs chaudes et douces, la générosité et la sincérité appellent toute notre attention. 

(*) Cette édition regroupe « le meilleur » des Sunday Pages car l’édition anglophone de 2015 propose l’intégralité de la série, à savoir les 2 chapitres suivants, un peu moins originaux, dont Skull Valley, ayant paru jusqu’à fin août 1936.


FG

Est-on à Slumberland ? 


 
White Boy par Garrett Price

Éditions 2024 (35€) – ISBN : 978-2-383870-37-1

Toutes images : ©GarretPrice Estate/éditions2024

Une étonnante modernité

jeudi 22 juin 2023

Louise Petitbouchon : double Shot de Rhythm'n'Blues !

"Mieux vaut tard que jamais..." (se dit l'auteur de cette note, car il a trainé à lire cet album acheté pourtant dès sa parution).

Il existe des séries, des auteurs...qui n'ont pas de chance, ou bien si. Louise Petit bouchon, créée par Jean Depelley et Éric Albert, a eu les honneurs de deux albums regroupant quelques courtes histoires en 2018 et 2019 aux éditions du Long Bec, avant de galérer quelques temps, cause débandade de l'éditeur et crise du COVID. On n'arrête cependant pas une bonne idée, et cette bande dessinée à l'héroïne inspectrice de police a tous les atouts pour s'inscrire honorablement dans la droite lignée d'une fameuse série belge créée par Maurice Tillieux. Car après Félix, Gilles Jourdan, Cerise, Crouton, Libellule et ses blagues à deux balles, revoilà une série d'un classicisme dépoussiéré, quoique surfant allègrement sur le côté vintage des années cinquante, que les amateurs de la grande époque Heroïc albums et Spirou apprécieront. 

Ce troisième tome d'une longue histoire entièrement en couleur accueillie chez Paquet, voyant une partie de son action se dérouler à Liverpool, (clin d’œil du scénariste musicos et passionné à ses années folles), avec une ambiance guerre froide sympathique, signe un vrai redémarrage pour Louise Petit bouchon, et c'est ce qui motive sans doute le cadeau fait à ses premiers lecteurs. En effet, un fascicule format comics, en papier très épais, reprenant la présentation des couverture Heroïc albums bien connus des amateurs, est inclus en bonus dans l'album et propose une courte histoire noir et blanc de 15 pages : Crime au champ de juillet, une de celles comprises dans le tout premier tome de la série. Un cadeau au top et un épisode particulièrement savoureux, revenant avec pertinence (à moins que ce ne soit plutôt l'inverse) sur le passé du père de Louise en Algérie, ainsi que la relation entre notre héroïne et son amie Rose, au cœur de l'intrigue de ce nouvel album liverpoolien. Comme quoi un peu moins de blagues de l'inspecteur Plumier fait des vacances aussi (sourire). Swinging Liverpool donne à voir, dès sa superbe couverture, un duo d'auteurs prenant beaucoup de plaisir, et risque d'installer dans la durée, cette fois-ci c'est presque sûr, Louise dans le paysage de la BD française. Un beau double "Shot de Rhythm'n'Blues" !

 

FG

Louise Petitbouchon : Swinging Liverpool, par Jean Depelley et Eric Albert
Éditions Paquet (14;50 €) - ISBN : 9782889524686
Paru en janvier 2023.

  

"Et ces pages de gardes, elles sont pas magnifiques ces pages de garde !?"

Deux des superbes bonus graphiques inclus en fin d'ouvrage.


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