lundi 20 mars 2023

Sammy Harkham : interview crépusculaire

Sammy Harkham a été révélé au lectorat français en grande partie grâce à son premier recueil Culbutes paru en 2013 chez Cornélius. Par ailleurs, il a aidé à défricher la scène graphique et comics alternative mondiale, depuis début 2000, avec la revue luxueuse Kramers Ergot dont il est le créateur, et a publié quelques livres au sein de sa structure Family Bookstore à Los Angeles, où il réside. Rencontre et discussion autour de son dernier gros roman graphique : Blood of the Virgin (Cornélius éditions). 

(Interview pour PlaneteBD réalisé lors d'Angoulême 2023)
© Photo : F. Guigue

 

Bonjour Sammy. Je dois reconnaître que je ne connaissais pas ton travail avant cet album, or j’ai été très impressionné par la qualité de Blood of the Virgin.

Ce roman graphique, non seulement nous propose une très bonne histoire, mais aussi beaucoup d’anecdotes au sujet des ambiance des studios cinéma américains dans les années soixante-dix. Aussi, première question : quelle est ta relation avec cette industrie, et comment ce projet a t-il vu le jour ?

Sammy Harkham : C’est indirect/ C’est davantage un truc de fan. Vivant à Los Angeles, je connais pas mal de gens vivant de l’industrie du cinéma, parce que c’est celle dominante. Pour ce projet, on a décidé de privilégier cette époque des années soixante-dix et comment un personnage comme celui-ci pouvait aller complètement à l’opposé de ce que lindustrie voulait. En fait il va se clacher sur tous les points de vue. Il faut avoir une sacrée force de volonté. Du moment où l’on a une sensibilté artistique, on est malheureusement amené à obligatoirement faire des compromis dans cette industrie.


J’imagine que tu as utilisé pas mal de documentation pour Ça ?

  Sammy Harkham : J’ai échangé avec Joe Dante, mais toutes mes questions étaient surtout concentrées sur la période où il était assistant de Roger Corman. Je lui ai demandé “où se trouvaient les bureaux ? Etaient-ils prêts de lui ? Combien de gars y avait-il ? Combien il les payait ? Aviez-vous vos propre clés ?” J’ai parlé à quelques autres réalisateurs, et j’ai en quelque sorte extrapolé à partir de ça. Je voulais tellement aller loin dans l’histoire, qu’il ne s’agissait pas vraiment de parler du mythe, mais plutôt des idées derrière. Je souhaitais les sentir, au niveau le plus trivial.

Il me semblait que tu avais travaillé comme co-producteur sur certains films, me suis-je trompé ?

Sammy Harkham : Non, pas vraiment, j’ai travaillé sur des petits films, mais je travaillais déjà sur Blood of the Virgin. Et j’ai su que j’étais sur la bonne voie lorsque des producteurs m’ont dit qu’ils n’avaient jamais rien lu d’aussi pertinent sur le sujet. Parce que généralement, lorsqu’un film sort, on nous parle rarement de ce qui se passe réellement sur le tournage, mais si vous connaissez des personnes y travaillant, vous entendez plutôt : “On avait prévu ce gars là à ce poste, mais il a été viré, ou bien, “on avait prévu celui-ci mais il n’a pas été assez bon”. En fait, la presse préfère souvent la mythologie. Prenons l’exemple de Georges Franju, ok ? Ce gars faisait de l’art dans le films d’horreur. Jacques Tourneur, pareil, avec Night of the Demon vous pensez : “Wow, prenez ces gars là et faites les venir à Hollywood”, mais ca ne serait tout simplement pas possible. Et c’est aussi la question principale d’épisodes dans des séries TV, on n’y va pas, parce que ce n’est pas pertinent, par rapport au reste de l’histoire. Il s’agit d’idées automatiques mais ce n’est pas important pour l’histoire.

On remarque des personnages, autour, qui prennent part au récit, qui sont là, puis virés...

Sammy Harkham : C’est toute la question de Turn over. Aussi, lorsque le premier directeur est là, il agit comme un hippie, c’est comme un type de dinosaure, jusqu’à ce qu’il fasse un film d’horreur, et là, il se révèle vraiment bon. Et le public ne pensait certainement pas qu’il était bon. Et du moment où l’on voit qu’il est bon, on n’en veut plus. On ne comprend pas vraiment le rôle ou le but du producteur dans ce cas-là. Que cherche t’il à faire ?


Puis-je te demander quels sont tes meilleurs B Movies ?

Sammy Harkham : Messiah of Evil (Willard Huyck et Gloria Katz, 1973), Shred of the Vampire (Le Viol du vampire, Jean Rollin, 1968), j’adore aussi le travail de Herschell Gordon Lewis (Blood Feast, 2000 maniacs…). Il est très intéressant, parce que c’est un vrai artiste, dévoué à son art.

Tu es le co créateur du cinéma le Fairfax, à Hollywood. J’imagine que l’on peut y voir pas mal de films alternatifs là-bas, me trompé-je ?

Sammy Harkham : Non non. Il y quelques années, le cinéma était à vendre, et il devait être transformé en restaurant ou quelque chose comme ca, aussi, avec d’autres copains on a voulu lui garder son rôle de cinéma. Et c’est un “Repertory cinema” maintenant. (ndlr : C’est à dire un peu ce que l’on appelle chez nous un “Art et essai”, mais où l’on diffuse régulièrement des classiques du patrimoine). Mais je ne suis plus impliqué désormais.

Tu remercies Jordan Crane à la fin du livre. Quelles sont vos relations tous les deux ?

Sammy Harkham : Jordan a été le premier auteur de comics que j’ai été amené à connaître, lorsque j’avais 18 ans. Et il a toujours été le plus aidant pour moi. Il m’a appris, à tout faire, y compris les couleurs, et même scanner proprement des images. Il a toujours été enthousiaste avec moi et d’un grand support amical.

Et pourtant, vous vous êtes fait connaitre, en tous cas chez nous, quasiment en même temps !?

Sammy Harkham : Et oui, deux livres plus tard, “collés pour toujours !” Son livre a pris beaucoup de temps, le mien aussi… En fait, nos univers et nos styles sont très différents, mais nous sommes des amis proches. Et il est toujours un mentor pour moi.

Des chapitres couleur du livre ont été précédemment publiés dans ton fanzine Crickets (auto publication). Peux-tu nous en parler un peu ?

Sammy Harkham : La meilleure façon pour moi de réfléchir ce livre n’était pas en tant que gros livre complet, je ne travaille pas vraiment comme ca, aussi je pensais plutôt à des chapitres, des mouvements à l’intérieur des chapitres. Et publier un comics simple (single issue) n’est pas une décision économiquement simple, et pourtant j’adore le côté artistique de la chose, la couverture, l’intérieur, le lettering, j’aime toute sa forme… Des trucs comme Guest of Honor (Gaiman, 1993), et Dirty Plot (Julie Doucet) ont été des énormes influences pour moi en tant qu’adolescent. Ce format pour moi, est magnifique c’est presque un média. Et à cet égard il est libre, complètement. Tu peux faire ce que tu veux avec. Tout ce à quoi tu penses, tu peux le manipuler pour le rendre personnel. Aussi, comme je voulais l’histoire séparée en chapitres, Kramers Ergot étant une anthologie en couleur, c’est comme ca qu’on l’a fait. Cela m’a pris deux ans pour faire les 24 pages intérieures, parce qu’il me fallait réaliser les couleurs et je ne l’avais jamais fait. Et ce n’est seulement que lorsque j’ai fini ces pages que j’ai réalisé pourquoi. Cela s’insérait très bien. C’était l’extrême opposé (du reste du livre). Il s’agit d’un combat au début, (pour le personnage de Joe, mais comme un Tubbleweed, il continue à rouler toujours dans le bon sens. Et comme un comics, qui se lit de gauche à droite, le personnage principal va toujours de gauche à droite. Et tout ce que les personnages de l’histoire principale essaient de réaliser, ce gars le fait naturellement, à son rythme. 

Ça a été aussi une manière de conceptualiser la ville, car si tu regardes ici (il feuillette l’album, puis montre la 158), la rivière, comme ici, dans son milieu naturel, on peut y pêcher, et bien plus tard tu la retrouves ici, imbriquée au sein de la ville (page 181). Et là, on peut se dire « qu’est-ce qui est arrivé à cet endroit ? Ou est la vallée ? » Je voulais que le lecteur se pose la question de ce qui a changé. Et ce chapitre en couleurs, en « arrière plan », donne en fait pas mal de compréhension du contexte et de l’ensemble de l’histoire. Et cette maison là (il montre à nouveau la page 162, où une pièce de la grande maison où habite le jeune acteur devenu mania, est remontrée plus tard dans les chapitres en noir et blanc, page 304, comme une pièce de la maison où le héros retrouve sa femme).

C’est marrant parce que cette pièce, cette maison, me rappelle le film où l’on trouvait cette vieille actrice déchue du muet.

Sammy Harkham : Sunset boulevard !?

Oui, c’est ça : Boulevard du crépuscule, merci !
Sammy Harkham : C’est comme un homme dans son château. Ce personnage est un peu en dehors. On est d’abord à se dire, « oh, c’était juste un Cow-Boy et il a réussi ! » Et puis tu vois qu’à la fin, il y avait un prix pour cela. Il y a eu un retournement. Oui, c’est triste à la fin.




















Quels sont les auteurs que tu pourrais nous recommander ?

Sammy Harkham : Lorsque je pense à des oeuvres satellites de mon livre, je pourrais citer Charles Willeford, mais en contemporains, j’adore David Amram ; il est francais, je l’ai publié dans Kramers Ergot. Sinon : Abramah Diaz, de Mexico : fantastique ! Colin Wilson aussi...

As-tu des contacts avec des producteurs, pour adapter Blood of the Virgin ?

Sammy Harkham : Oui. C’est un projet sur lequel je travaille depuis deux ans. Tu sais, travaillant à Los Angles, je suis très au courant du procédé...Et si un réalisateur est intéressé, ça sera ok pour moi, même s’il le fait à sa sauce, je ne suis pas focus dessus, ça ne change pas ma vie de tous les jours. Mais je n’ai pas plus d’info à te donner pour l’instant officiellement.

Merci beaucoup Sammy pour le temps consacré et ta gentillesse.

(Et nous nous sommes quittés dans le crépuscule d'Angoulême, moi partant à gauche avec le badge professionnel de l'auteur, l'ayant confondu avec le mien lors de nos échanges, et lui vers la droite disparaissant dans la foule...) 


jeudi 23 février 2023

Nous les Selk'nams : interview avec Roberto Elgueta

Si vous voulez en savoir plus sur les #SELKNAMS et surtout comment ce superbe livre édité chez ILatina a été réalisé, c'est par là :

InterviewPlaneteBDRobertoElgueta

 Merci à Roberto et Thomas Dassance, pour ce moment très sympathique et agréable.


 Photo : © Franck Guigue

Et ma chronique du livre :

jeudi 5 janvier 2023

Une mer à boire très digestive, ou un Blutch très Bergmanien.

Un nouvel album de Blutch est toujours attendu avec impatience, tant l'auteur sait nous étonner. Un style graphique au trait charbonneux, des scénarios souvent étranges, et un goût de partage pour une passion cinéphile et la Bande dessinée.
Lorsque celui-ci paraît chez une (relativement) petite maison d'édition strasbourgeoise, nommée 2024, plutôt que Dargaud ou Dupuis, les habituelles, on se demande bien ce qui va en ressortir... Et voilà un bel album libre comme le vent, libre comme un Blutch tel qu'on l'aime. 
Premières impressions :   

"Traversant Bruxelles-City d’un pas hésitant, ignorant les conseils d’un vieux sage, B cherche A. Garçonne, venue en calèche, sourde aux avertissements d’une comparse de voyage, A cherche B.
A l’Hôtel Métropolis, A se cacherait sous le doux nom d’Incartade.
B, enchaîné à un poteau, capturé par des Indiens de cinéma, ne peut que la voir s’échapper à l’horizon.
Leur quête se poursuit jusqu’à ce qu’ils se retrouvent..."

Voyage en Absurdie, embarquement immédiat !

Lire Blutch, c’est laisser ses certitudes de côté, c’est accepter de rentrer dans un jardin aux plantes géantes, comme celles du jardin fantastique de Raymond Poivet et déambuler dans un film où rien n’est joué. L’auteur lui-même fait référence à Fellini et Roma, et on pourra évoquer aussi Mort à Venise de Visconti, ou bien les ambiances fantastiques du Drôle de paroissien de JP Mocky.
Ce qui amuse et rassure en même temps, ce sont les clins d’oeil voire les sparadraps (façon capitaine Haddock) laissé par Blutch dans ses récits, tels ses allusions aux westerns et au cinéma, encore, comme ces invitations de sauvages dans un parc transformé en grand ouest et ce Cowboy de pacotille, vite cloué au pilori (au poteau de torture), pour un jeu sexuel au grand final.

Du mouvement, du relief, toujours !

L'Aventure, c'est l'Aventure !
Dans le western, on retrouve bien de vieilles histoires crées dans Fluide Glacial, mais il y a aussi Blain, contemporain, dont le Gus au grand nez pourrait évoquer ce sexe masculin en érection, tendant le fil permettant à sa femme de rêve de le rejoindre.
La Mer à boire se déroule comme une course, et dés le début, on s‘essouffle pour grimper sur les hauteurs d’une Bruxelles imaginaire, ressemblant davantage à un rocher de Monaco, ou Manara dans toute la splendeur d’un Jour de colère resurgisseant par le biais de son héros Giuseppe Bergman, sans cesse cherchant l’aventure aux coin de la rue.
Histoire de couple certes, mais encore hommage au médium bande dessinée, qui permet tout, où l’on ose tout. On aime jamais autant Blutch que lorsqu’il nous perd avec lui dans ses évocations sentimentales perturbées. D'ailleurs, depuis Vitesse moderne, publié dans la collection Air libre, avait-on vu autant de liberté chez lui ? Une mer à boire, qui passe bien comme digestif finalement. Un grand cru.

FG

La mer à boire, par Blutch
Éditions 2024 (25 €) - ISBN : 978-2-383870-34-0 


Lire l'interview réalisée à Angoulême samedi 28 janvier 2023 :

https://www.planetebd.com/interview/blutch/1445.html#image

© Photo : F. Guigue



mercredi 7 décembre 2022

Le poids des héros de David Sala nous transporte.

Traitant avec justesse de filiation, de mémoire, d'engagement, de résistance, de Shoah et d'enfance, ce Poids des héros, paru en janvier 2022, nous cueille comme le vent du soir arrache les feuilles d'automne.

Le petit David habite Lyon dans les années soixante-dix dans une famille d'émigré espagnol. La figure tutélaire du grand père maternel, dont le portrait orne le salon familial, est en passe de disparaitre (mais PAS avant Franco !), à 86 ans, atteint d'un cancer. Devenu jeune adulte,et  héritant de ses souvenirs et documents, l'auteur se décide à rendre hommage à ce résistant humain incroyable (comme son autre grand père d'ailleurs), ayant combattu Franco, puis ayant été fait prisonnier et déporté au camp nazi de Mauthausen, dont il a réchappé, avant  d'en rejoindre d'autres, français ceux là, dans le sud,  puis de terminer sa vie tranquillement, sans esbroufe, mais sans plus de reconnaissance...  



De temps en temps un roman graphique original (pas une adaptation de roman) paraît et surprend par sa force. David Sala émeut, tant dans la forme que dans le fonds, avec un album longuement mûri, dont, on le sent, il a porté durant toute sa vie les traces et les affects. C'est de culture et d'humanisme dont il nous parle ici, arrivant à exprimer, avec, paradoxalement, beaucoup de silences, le socialisme venant de la guerre, celle d'Espagne et contre l'Allemagne occupante, dont ses parents ont hérité. Comme il se plait à le rappeler : pas des communistes, mais plutôt des Libres penseurs, voire des anarchistes, plus portés à citer lors de leurs soirées : Brassens, Aragon ou le pasteur allemand Martin Niemöller avec son poème "Quand ils sont venus chercher..." David lui, peu enclin à tout comprendre à l'époque, écoute Renaud sur l'album Le retour de Gérard Lambert et lit Strange, tel qu'on peut le constater sur les cases de certaines des superbes planches aquarellées très colorées que l'artiste d'aujourd'hui nous transmet. C'est d'ailleurs un des points fort essentiel de ce dernier album, après le déjà excellent Joueur d'échecs (Casterman 2017) : sa faculté à offrir une magnificence de Camaïeu graphique coloré, digne des plus beaux tableaux et des plus belles Historietas, tel que l'on n'en voit que peu à vrai dire. Tout cela dans la lignée des plus grands artistes argentins ou espagnols, le tout en gardant une lisibilité totale sur le fonds, et en touchant le lecteur à coup sûr, tout du long. Une gageure.

...Ce Poids des héros pèse sur nos frêles épaules de lecteurs, avec une rare force vive, mais c'est avec une reconnaissance toute légère que nous le recevons pourtant. Et nous aussi dés lors nous pouvons partir, une fois seulement le livre achevé.
Un "poids" vivant, pleinement vivant ! FG
Le Poids des Héros, par David Sala
Éditions Casterman (janvier 2022)

jeudi 1 décembre 2022

We live, l'ère des Palladions : voilà le monde que nous laissons à nos enfants.

Au-delà de toute facilité et de toute attente, ce second tome d'une série amenée à devenir culte, déjoue les pronostics et pousse plus loin le challenge et la prouesse artistique.

Année 2090. Suite aux événements catastrophiques ayant déclenché l'activation de "la Frappe", balise récupérant le flot d'énergie souterrain ayant été produit par les humains et permettant de sauver une partie de l'humanité (voir chronique du tome 1), les enfants choisis ont pu activer leurs pouvoirs respectifs. Les cités reconstruites ou tenant encore debout sont néanmoins aujourd'hui protégées par des bouclier de force, car des entités monstrueuses géantes issus des sols irradiés (les "Cenotes mères", incubateurs sous terrains) sont apparues à leurs portes, menaçant la race humaine. Les Palladions - méchas avatars du groupe d'enfants - sont le dernier rempart contre cette prolifération, mais il ne faut pas que les flux d'énergie, courant au delà des dômes, et alimentant l'ensemble de ces forces, soient rompus. Deux missions de dernières chances sont lancées simultanément...

Qu'est-ce qui différencie une série de comics SF d'une autre série dans la même catégorie ? Les frères Miranda, auteurs espagnols tous deux issus du milieu culturel populaire (cinéma pour Roy et dessin pour Inaki) sont aussi passionnés par le jeux vidéo. S'ils ont déjà une carrière professionnelle bien entamée, Inaki ayant déjà réalisé de nombreux travaux pour DC, 2000AD et une belle série entre 2013 et 3015 : Coffin Hill, chez Vertigo, avec Caitlin Kitredge, c'est leur association qui les a révélé en duo avec la série We Live, nominée aux Eisner Awards en 2020. Le premier tome recueil paru en novembre 2021 chez 404 comics a défrayé la chronique, grâce à un scénario, mais aussi et surtout un ton, et une patte graphique très originale et séduisante. L'histoire de cette fratrie composée du petit Hototo et de sa plus grande sœur Tala, baignés dans la culture du super héros et des valeurs de serments, pris dans les soubresauts d'un monde qui s'effondre, a conquis un large lectorat. D'autant plus que l'univers graphique d'Inaki possède tous les atouts qu'un comics grand public peut rêver de posséder : dessin numérique précis et fluide à la fois, mise en page dynamique et aérée, scènes de combat  efficaces ne se substituant pas aux passages plus introspectifs, couleurs magnifiques...le tout au service d'un scénario puissant où l'émotion est toujours palpable. 

 
On avait laissé à la fin du premier tome, nos deux enfants rejoindre d'autres "choisis" au sein de l'arche, et on les retrouve certes un tout petit plus âgés, mais avec des responsabilités énormes, dans un monde devenu si complexe, violent et sans espoir que leur charge est quasi inhumaine. Tâchant de faire fi de ces difficultés et se rappelant leurs promesses, leurs serments, ainsi que conscients de la charge qui leur incombe au niveau du monde des adultes, qui a placé tout ses espoirs en eux, ils partent au combat, sûr de rien, et vont en baver.
"Voilà le monde dans lequel nous vivons", semblent nous expliquer les frères Miranda, qui auraient pu se contenter d'une suite tranquille à leur début de scénario de We Live. Cependant, cette vie, qu'il faut protéger, a un coût, souvent élevé, et super héros ou pas, le tribut peut être douloureux. Ayant vécu des drames familiaux durant la réalisation de cette histoire, les auteurs ont été rejoint par la réalité qui a influencé leur fiction, donnant encore plus de force à un récit déjà bourré de vérités, de sensations très humaines. Voilà le monde que nous laissons à nos enfants : une ère de sacrifices.
Un comics philosophique bourré de talents, à la très belle finition cartonnée, et donc essentiel.

FG
 
We live T2 : l'ère des Palladions, par The Miranda brothers
Éditions 404 comics (16,90 ) - ISBN : 9791032406632

lundi 7 novembre 2022

133 rue de l'arbre mort : le chainon manquant de Noah Van Sciver, enfin en Français !

Avec "Un arbre mort"(One Dirty Tree, titre original, et jeu de mot sur "One Thirty Three"), daté 2018, Noah Van Sciver aborde de front sa jeunesse et sa vie familiale au 133 rue de l’arbre mort, où il a aménagé en 1994 avec ses cinq frères et sœurs et ses parents à Merchantville, une petite commune du comité de Camden, dans le New Jersey. Le chainon manquant d’une bibliographie déjà conséquente.

C’est avec beaucoup de réalisme, d’empathie mais aussi d’humour, que l’auteur décrit sa vie dans une famille mormone, auprès de ses nombreux frères et sœurs, dans ce qu’il est convenu d’appeler un taudis. Trop nombreux, les uns sur les autres, mangeant peu, avec un père sensé être avocat mais passant son temps à dessiner ou écrire de la poésie, (la mère ne pouvait travailler selon les règles de la communauté), Noah survit en grandissant avec des petits boulots tout en présentant ses projets de comics aux éditeurs, en parallèle de son grand frère Ethan, lui aussi dessinateur. Jeune adulte, il entame une relation avec Gwen, avec qui il emménage dans un appartement, mais cela n’est pas aussi simple lorsque l’on se veut artiste…




Publié chez Uncivilized Books en 2018, ce récit était  resté inédit en France, malgré les efforts des éditions l’Employé du moi depuis 2015 (entre autre avec Fante Bukowski : 3 tomes jusqu’en 2019) et Revival (Johnny Appleseed en 2019). C’est donc un grand plaisir de découvrir cet album en français permettant enfin de lire en intégralité une partie importante de la bio de cet auteur américain de la scène alternative des années 2010, découvert aux Etats-Unis en 2012 avec The Melancholic Hypo, the young Lincoln chez Fantagraphics.  D’autant plus que l’on a déjà eu l’occasion de vivre des passages de l’adolescence de Noah Van Sciver avec Mon aventure torride et Pour l’amour de l’art (L’employé du moi, 2020 et 2021). Les éditions Revival se posent parmi les éditeurs refuges permettant à des comics anciens ou modernes d’être lus par le lectorat français, et ils ont à cette occasion, lancé en août la collection Flipside, avec rabats (jeu de mot), qui accueille déjà d’autres comics de ce genre. Si vous n’avez rien contre les dessins de type fanzine très « lâché » de la scène alternative et aimez les récits autobiographies sincères et où l’humour est distribué avec talent, n’hésitez pas, ce petit roman graphique de 56 pages saura vous réjouir. On regrettera juste peut être une couverture bien moins sympathique que l'originale, au moins dans sa couleur marron unique. 

FG                                                                                                                                                                                                                                                                                                     Ci-dessus : la page titre reprend la couverture américaine originale.


133 rue de l’arbre mort, par Noah Van Sciver
Éditions Revival (14€) - ISBN : ISBN : 979-10-96119-57-8
Paru en Août 2022

Relire l'interview de Noah Van Sciver lors d'Agoulême 2019 ici.

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