lundi 12 octobre 2020

Square Eyes par Anna Mill et Luke Jones

Pavé grand format carré au papier épais et à l'esthétisme revendiqué, Square Eyes pose un jalon supplémentaire dans l'univers "réservé" des beaux livres graphiques. Une oeuvre moderne chic et choc.

Fin est une jeune femme ingénieur, dans un futur que l'on devine plus ou moins proche. Dans ce monde ultra connecté, les relations sociales ne se font plus qu'au travers du réseau. Or, inexplicablement, elle est retrouvée hagard par son ami George, peu vêtue, et sans possibilité de se reconnecter.
Que lui est-il arrivé ? Quelques jours plus tôt, elle travaillait encore sur une application révolutionnaire  devant permette la matérialisation d'objets à partir de la seule pensée. Malgré la difficulté et les dangers, elle va enquêter et tenter l'impossible pour découvrir ce qui se joue autour d'elle, et dans sa tête. Dur d'être un paria dans un monde quasi virtuel...


Anna Mill et Luke Jones sont deux architectes ayant développé une plateforme commune nommée Eflux (1). Avec d'autres artistes, ils travaillent sur les relations étroites mêlant urbanisme, esthétisme et réseaux, en essayant d'élaborer des passerelles entre le vivre ensemble physique et virtuel. C'est ces recherches qui les ont amené semble t-il à construire ce récit ambitieux, où l'aspect visuel proéminent typé art contemporain, avec la ville au coeur du sujet, se déploie dans une ambiance science-fictionnelle et polar très Dickienne. 



On entre avec une certaine difficulté mêlée de curiosité dans cet ouvrage, à la forme envoûtante. Les passages noir et blanc - de la vie physique - au trait, employant une technique de grisés rappelant les trames, et pouvant évoquer le travail d'Ivan Brun, alternent avec des pages couleur aux tons chauds apaisant, évoquant le style "à la craie" de Miles Hyman, mais surtout le bien être d'un liquide amniotique, symbole du réseau "décérébrant". 



La surabondance de "textos" en pleine page, de moments muets, de fuite en avant...dans une atmosphère angoissante, s'ils participent intrinsèquement à appuyer le propos complexe de l'enquête et du sujet, déstabilisent cependant quelque peu. Trouvant des parallèles avec l'oeuvre de Philippe k Dick et son Do Androïds dream of Electric Sheeps, mais aussi certains titres papier abordant ces thématique de la ville, tel le manga Amer Béton, ou concernant les IA, le plus récent Carbone et Silucium, on croirait se sentir en terrain connu, et pouvoir abonder. Cependant, le grand format et les larges cases jouant à fond l'esthétisme emmènent Square Eyes à la limite du beau livre et de la narration, nous faisant osciller sans cesse entre contemplation et réflexion. N'est-ce pas le propre d'un flux, que de varier ? 
Comme à l'héroine, il nous faudra aussi des lunettes carrés (des Square Eyes), afin de "voir" les choses telles qu'elles sont vraiment, et les comprendre. Une oeuvre déstabilisante, mais envoûtante, qui devrait faire date. 

FG


Square Eyes, par Anna Mil et Luke Jones

Éditions Delcourt (27, 95 €) - ISBN : 9782756042060



dimanche 11 octobre 2020

Ambierle BD spécial 10 ans : "clercment" une réussite.

Le 10eme festival d'Ambierle est terminé, plié, mais la pluie qui l'a accompagné, parfois avec intensité (véhémence!?) continue de nous gêner. Il faut dire que de l'automne, nous n'allons pas tarder à passer en hiver... 
Alors, que dire, que retirer de ce qui s'impose quand même, aux yeux de nombreux festivaliers, comme une exceptionnelle édition ? Pas que celle de l'an passé n'ait démérité. On se souvient de la belle affiche, mais cette dernière a quand même mis les petits plats dans les grands, en se mettant la pression et en développant deux expositions à l'extérieur de la salle principale : que dis-je deux ? Trois !! Celle consacrée à Alexis Chabert, celle consacrée aux comics, et celle, clou du spectacle : consacrée à Serge Clerc, carrément délocalisée en 3 points : château de Beaulieu de Riorges, pièce maîtresse, grâce au service culturel de la commune, mais aussi à l'Office du tourisme de Roanne, ayant bien voulu jouer le jeu, avec intérêt, et la galerie Dalbe, nouveau partenaire officiel. Une exposition ayant attirée 250 personnes, et rendant l'hommage (définitif ?) à l'auteur originaire de Roanne, apprécié par de nombreux amateurs. De l'avis général, cette exposition était bienvenue, réussie, et a permis de révéler concrètement la patte graphique exceptionnelle d'un dessinateur que peu savaient être originaire de la commune roannaise. 


Sorti de cet événement exceptionnel, voulu spécifiquement pour cet anniversaire, on notera la présence affirmée des comics par le biais de la présence de Thierry Mornet et Paskal Millet, venus présenter, tous les deux, les derniers numéros de la série du Garde républicain, éditée en fascicules chez Hexagon comics, et pour le premier, une exposition de planches originales tirées de sa collection personnelle. L'occasion samedi soir, à 17h, d'un échange chaleureux et très intéressant sur le médium comics et sa spécificité française, au travers de l'expérience et des rencontres de l'auteur, devant une dizaine de personnes. 



photo ci-dessus : MP Alizay

Exposition située dans les galeries du majestueux prieuré roman et gothique, bien caché, mais à voir absolument, qui voisinait celle consacrée à Alexis Chabert. De superbes reproductions couleur grand format permettaient de réaliser le talent graphique de ce grand dessinateur de la BD française, ci-dessous avec Serge Clerc.



Deux projections cinéma à l'Espace Renoir de Là où poussent les coquelicots, jeudi soir 24/09 et vendredi matin 25/09 pour les scolaires, ont permis de mieux faire connaître le travail des studios Kanari, dirigés par Laurent Segal. Celui-ci était là pour parler de son travail de mise en lumière documentaire de la bande dessinée, au travers de superbes films, consacrés à la guerre de 14-18 donc, mais aussi pour le reste du catalogue, à Jean Van Hamme et Largo Vinch, François Boucq et la série Bouncer, JC Mézières et l'élaboration d'un case de Valerian... L'IUT de Roanne recevait de son côté les auteurs Régis Hautière, Hardoc, Xavier Fourquemin, et de nombreux élèves afin d'échanger autour de La Guerre des Lulus et Le train des orphelins, séries familiales de qualité. 
Quant à la salle des sports d'Ambierle, respectant au mieux les consignes sanitaires, elle a été rapidement envahi, des la première heure, par 200 visiteurs, qui avaient "hâte d'en découdre", ce festival brillant dans la nuit Covid tel un phare perdu au milieu d'un océan d'annulations. La queue pour Serge Clerc, certes, n'a pas désemplit, mais celles devant Philippe Luguy, Jacques Terpant, Francis Valles, Alexis Chabert, pour ne citer qu'eux, étaient aussi denses. On comptait 900 visiteurs en fin de weekend.





On regrettera l'absence des auteurs Italiens, qui, covid oblige, n'ont eu d'autre choix que d'annuler, s'ils ne souhaitaient pas pâtir d'un confinement obligé à leur retour. Les éditions Mosquito, les représentant, auront eu à coeur cependant de présenter leur catalogue pour la première fois ici, Capucine Mazille dédicaçant de belles aquarelles à quiconque a su s'arrêter sur leur stand à elle et Michel Jans. C'était d'ailleurs le principe du weekend, et celui de la plupart des festivals qui font le pari d'inviter un large éventail d'auteurs et d'éditeurs, grands et plus petits : s'arrêter, découvrir et échanger. 

Les éditions stéphanoise Jarjille, habituées du festival, auraient aimé un peu plus de curiosité le dimanche, néanmoins, dans l'ensemble, la plupart des éditeurs/auteurs présents ont apprécié l'accueil, et la bonne ambiance du festival. Tous sont prêts à revenir. Si tous les bouquinistes n'ont pas réalisé un gros chiffre, ceux qui avaient un stock et des tarifs adéquats ont bien fonctionné. 

Il y aurait bien d'autres images à partager, et tant et tant à raconter en anecdotes... Peut-être celle de l'anniversaire des vingt ans de la série Les Profs, de Pica (Pierre Tranchant), où l'auteur s'est vu présenter samedi soir au restaurant le Lancelot, un beau gâteau orné d'un dessin original hommage de Hardoc, en pâte à sucre, entouré de tous les festivaliers, restera l'un des moments les plus sympathiques.

Il reste des leçons à tirer, des choses à revoir,une équipe certainement à étoffer, des partenaires publiques à davantage convaincre et embarquer, mais l'édition 2021 (ou 2022 ?) est dores et déjà en réflexion. 

Texte et toutes photos sauf où indiqué : © Hectorvadair

mardi 22 septembre 2020

Ambierle 2020 : Phil, Sam, le dessinateur espion, et tous les autres.

Bien pris par la création/montage de l'exposition consacrée au dessinateur espion roannais au château de Beaulieu de Riorges (42153), et par divers autres aspects liés au 10eme festival Bd d'Ambierle, dont je fais officiellement partie de l'équipe depuis janvier, je n'avais pas pris le temps ici de partager toutes les bonnes informations et énergies qui s'en dégagent. Voilà donc quelques liens, maintenant que la com est bien lancée, et les dés... jetés.

A vous voir, nombreux; mais pas trop non plus, Covid19 oblige ;-)


Pour toutes les informations, et plus,
rendez-vous sur : http://festivalbd-ambierle.com












mardi 25 août 2020

Terre sans pardon (Three Violent People) de Rudoph Maté (1956-57)


Encore un excellent #western que celui-ci, après le visionnage de Les Pionniers de la Western Union (Fritz Lang), qui se déroulait déjà dans le contexte de l’immédiat après-guerre de sécession. Une œuvre méconnue, mais superbe.

L’ex capitaine sudiste Colt Sanders (Charlton Heston, déjà bien droit dans ses bottes, cf Ben Hur 1959 ou Major Dundee 1964), démobilisé, rentre dans sa ville de Texas d’origine et va rejoindre son ranch natal, le Bar S, tenu depuis tout ce temps par Innocencio Ortaga, un contremaitre mexicain honnête et ses cinq fils. Juste avant, Colt a fait la connaissance (agitée) de Lorna, une belle femme raffinée qui cache en fait un passé d’entraineuse dans le saloon de Ruby la Salle. L’ignorant, et tombant sous le charme, celui-ci décide de l’épouser afin de fonder un foyer au ranch. Cependant, le gouvernement provisoire, installé par les yankees,  est aux mains de bandits qui ont des vues sur la propriété et ses biens. Cinch, le frère mutilé de Colt, qui a déjà ruiné une partie d’héritage, s’associe à eux par avidité et esprit de vengeance... Une forte tension qui n’est pas du goût de l’ex capitaine aux valeurs morales très arrêtées... 





Le public d’aujourd’hui connait mal les films du réalisateur de Passions sous les tropiques avec Robert Mitchum, s’il ne faut en citer qu’un. Il faut reconnaitre cependant que les westerns, réalisés en masse aux Etats-unis dans les années 40 à 60, ne sont cela dit pas mieux diffusés en général en France depuis quelques décennies, même si le grand écran propose régulièrement quelques belles réalisations. Sorti des classiques vus et revus, paraissent néanmoins des pépites en DVD, telles en 2006 ce Three Violent People, (encore un titre bien plus évocateur en VO) d’un réalisateur doué qui ne joue pas sur les effets mais privilégie plutôt des scénariis ténus. 

L’après-guerre de sécession est une période assez peu jouée sur les écrans, qui permet de recontextualiser une époque de fortes tensions chez nos voisins d’outre Atlantique. Un sud humilié par le nord et des exactions commises par des rebelles désespérés, ayant mis à mal l’idée d’unité nationale. Un contexte de rancœurs et de vengeances que les films d’après seconde guerre mondiale, bien plus répandus et connus dans l’hexagone, peuvent évoquer à leur façon.

C’est donc une tension palpable qui est mise en avant ici, celle-ci étant exacerbée par le caractère bien trempé de ce capitaine démobilisé, héros de guerre, qu’un accident familial d’enfance a éloigné de son frère pour toujours. Le passé et le présent s’entrechoquent, pour le mettre au défi de pouvoir enfin être heureux et goûter au bonheur simple, entouré de ses vrais amis. Un scénario solide d'après une histoire de Leonard Praskins et Barney Slater, une réalisation impeccable, et des acteurs formidables (Charlton Heston, Anne Baxter, Gilbert Roland (Innociencio) et Tom Tryon (Cinch), donnent une consistance et un nom à cette terre sans pardon : le Texas de 1865.

FG



La Jaquette DVD

samedi 22 août 2020

Attilio Micheluzzi : chroniqueur de l'Afghanistan

Dernier album du célèbre auteur « italien » débuté l'été avant son décès, intervenu le 20 septembre 1990, cet Afghanistan a été édité « inachevé » en 2003 par Michel Jans, ou plutôt, avec certaines de ses planches crayonnées à moitié encrées ; sans couleur. Cela n’enlève rien,  au contraire, à une œuvre forte, hyper documentée. Un superbe album de guerre moderne, et peut-être l’un des meilleurs de l’auteur, tant au niveau graphique que scénaristique.


Attilio Micheluzzi connait bien les pays de l'est et ce sujet de conflit, lui qui est né en Istrie en 1930, fil d'un officier d'aviation, et architecte un temps en Libye avant la dictature de Kadhafi, objet de son émigration en Italie pour devenir dessinateur de bande dessinée. Surtout connu pour ses séries Air Mail, Sibérie, ou Marcel Labrume, il a beaucoup publié dans les années quatre-vingt, quatre-vingt-dix, entre autre en France, pour les éditeurs Casterman et Humanoides associés.  Ici, l’auteur – chroniqueur nous raconte l’année 1987 et les relations conflictuelles entre pachtounes, moudjahidines et Spetsnaz, ces unités de missions spéciale russes envoyées en Afghanistan afin de mater la « rebellion » des troupes menées par le colonel Massoud. Ce chroniqueur intervient en voix-off et dialogue même avec les protagonistes : un officier russe : Vasil Bodovskov et un jeune afghan, seul rescapé d’un massacre dans son village par l’armée russe, cherchant à se venger. 



Le « chroniqueur » comme il se nomme lui-même, prend-t-il la défense des uns ou des autres ? prend –-t-il parti ? Non, même s’il semble plus sensible au sort des populations locales, miséreuses, prisent entre deux feux : ceux des intégristes musulmans et ceux des russes s’ingérant dans le pays, et bien qu'il se mette lui-même en scène à la toute fin, il laisse le soin à la dure réalité grise de dicter son rythme et raconter son histoire. En 45 pages bien condensées, ce chapitre d’un épisode historique ayant été à l’origine de soubresauts bien plus terribles ensuite (on pense au 11 septembre 2001), donne à lire une vision froide mais réaliste et nuancée de ce conflit. Le talent et la poésie inhérente de Micheluzzi, ainsi que son trait ample à l’encrage sublime enveloppent le tout, pour un résultat au top. Pouvoir de plus se régaler de crayonnés du « maître » est un plaisir assez rare. Épuisé depuis quelques temps déjà, cet album mériterait une réédition, et pourquoi pas en format luxe avec couverture noir et blanche, la couverture couleur actuelle ne rendant qu’à moitié justice à cet intérieur remarquable. 

 FG 




Afghanistan par Attilio Micheluzzi 
Éditions Mosquito 2003

mercredi 29 juillet 2020

L'orgasme cataclysmique d'un fantôme belge appelé Mortis

Voilà une histoire de SF et un auteur absolument remarquables dans le genre délire en BD. Depuis longtemps le neuvième art n'avait autant mérité son appellation "BD populaire".

Résumer Dr Cataclysm risquant d'être un peu casse gueule, on se contentera de dire que dans un futur lointain, dans un endroit inconnu, un petit vaisseau cargo improbable en forme d'ampoule allongée débarque quatre amis afin de procéder à une livraison. János le capitaine, tombe malheureusement nez à nez avec une petite demoiselle qui lui décoche une flèche d'or. C'est le début d'une odyssée incroyable où la magie va révéler au final l'amitié sans bornes de l'équipage.
Mortis Ghost est un auteur belge publiant de courts récits en ligne sur le web, où ces chapitres ont d'ailleurs été pré-publiés de mars 2015 à novembre 2019 (voir : Attaque-surprise.com et GrandPapier.org). Celui-ci commence à pouvoir s'enorgueillir d'une bibliographie conséquente, bien qu'il souhaite apparemment rester caché derrière son œuvre (le "ghost" de Mortis !?). Usant d'un dessin au premier abord très simple, et en noir et blanc - le genre que l'on aimerait pouvoir imaginer provenir d'un enfant, mais que nenni - il met cependant celui-ci au profit d'un récit particulièrement touffu, où l'imagination et le "cliffhanger" sont les maitres mots de chaque chapitre. Le premier tome (avril 2018) nous plongeait de manière très brutale dans le délire de l'auteur, où quasiment rien n'est impossible, et le dernier, paru en mars 2020, garde le rythme, soutenu tout au long des quatre, constituant cette première édition papier, pour notre entière satisfaction.



Usant de la science-fiction et de l'heroic fantasy pour raconter une histoire somme toute humaine, laissant deviner une thématique mélodramatique liée au manque et à l'absence, Dr. Cataclysm est de fait bien plus qu'une petite BD marrante, sous ses airs de BD de gare. Un peu à l'instar de son grand frère (par la taille) Kajumax, de l'auteur Zander Cannon, paru chez Bliss comics, justement à cause de leurs qualités intrinsèques de BD alternatives fascinantes, lui aussi étant très frais et intelligent.
Si Cataclysme il y a, c'est celui provoqué dans nos neurones : une explosion de bonnes vibrations.
Mortis Ghost : un auteur à suivre absolument !

FG



Dr Cataclysm. T1 à 4
Éditions L'Employé du moi (13€ le tome).
ISBN 978-2-39004-039-2
ISBN 978-2-39004-043-9
ISBN 978-2-39004-051-4
ISBN 978-2-39004-060-6

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