jeudi 5 janvier 2023

Une mer à boire très digestive, ou un Blutch très Bergmanien.

Un nouvel album de Blutch est toujours attendu avec impatience, tant l'auteur sait nous étonner. Un style graphique au trait charbonneux, des scénarios souvent étranges, et un goût de partage pour une passion cinéphile et la Bande dessinée.
Lorsque celui-ci paraît chez une (relativement) petite maison d'édition strasbourgeoise, nommée 2024, plutôt que Dargaud ou Dupuis, les habituelles, on se demande bien ce qui va en ressortir... Et voilà un bel album libre comme le vent, libre comme un Blutch tel qu'on l'aime. 
Premières impressions :   

"Traversant Bruxelles-City d’un pas hésitant, ignorant les conseils d’un vieux sage, B cherche A. Garçonne, venue en calèche, sourde aux avertissements d’une comparse de voyage, A cherche B.
A l’Hôtel Métropolis, A se cacherait sous le doux nom d’Incartade.
B, enchaîné à un poteau, capturé par des Indiens de cinéma, ne peut que la voir s’échapper à l’horizon.
Leur quête se poursuit jusqu’à ce qu’ils se retrouvent..."

Voyage en Absurdie, embarquement immédiat !

Lire Blutch, c’est laisser ses certitudes de côté, c’est accepter de rentrer dans un jardin aux plantes géantes, comme celles du jardin fantastique de Raymond Poivet et déambuler dans un film où rien n’est joué. L’auteur lui-même fait référence à Fellini et Roma, et on pourra évoquer aussi Mort à Venise de Visconti, ou bien les ambiances fantastiques du Drôle de paroissien de JP Mocky.
Ce qui amuse et rassure en même temps, ce sont les clins d’oeil voire les sparadraps (façon capitaine Haddock) laissé par Blutch dans ses récits, tels ses allusions aux westerns et au cinéma, encore, comme ces invitations de sauvages dans un parc transformé en grand ouest et ce Cowboy de pacotille, vite cloué au pilori (au poteau de torture), pour un jeu sexuel au grand final.

Du mouvement, du relief, toujours !

L'Aventure, c'est l'Aventure !
Dans le western, on retrouve bien de vieilles histoires crées dans Fluide Glacial, mais il y a aussi Blain, contemporain, dont le Gus au grand nez pourrait évoquer ce sexe masculin en érection, tendant le fil permettant à sa femme de rêve de le rejoindre.
La Mer à boire se déroule comme une course, et dés le début, on s‘essouffle pour grimper sur les hauteurs d’une Bruxelles imaginaire, ressemblant davantage à un rocher de Monaco, ou Manara dans toute la splendeur d’un Jour de colère resurgisseant par le biais de son héros Giuseppe Bergman, sans cesse cherchant l’aventure aux coin de la rue.
Histoire de couple certes, mais encore hommage au médium bande dessinée, qui permet tout, où l’on ose tout. On aime jamais autant Blutch que lorsqu’il nous perd avec lui dans ses évocations sentimentales perturbées. D'ailleurs, depuis Vitesse moderne, publié dans la collection Air libre, avait-on vu autant de liberté chez lui ? Une mer à boire, qui passe bien comme digestif finalement. Un grand cru.

FG

La mer à boire, par Blutch
Éditions 2024 (25 €) - ISBN : 978-2-383870-34-0

mercredi 7 décembre 2022

Le poids des héros de David Sala nous transporte.

Traitant avec justesse de filiation, de mémoire, d'engagement, de résistance, de Shoah et d'enfance, ce Poids des héros, paru en janvier 2022, nous cueille comme le vent du soir arrache les feuilles d'automne.

Le petit David habite Lyon dans les années soixante-dix dans une famille d'émigré espagnol. La figure tutélaire du grand père maternel, dont le portrait orne le salon familial, est en passe de disparaitre (mais PAS avant Franco !), à 86 ans, atteint d'un cancer. Devenu jeune adulte,et  héritant de ses souvenirs et documents, l'auteur se décide à rendre hommage à ce résistant humain incroyable (comme son autre grand père d'ailleurs), ayant combattu Franco, puis ayant été fait prisonnier et déporté au camp nazi de Mauthausen, dont il a réchappé, avant  d'en rejoindre d'autres, français ceux là, dans le sud,  puis de terminer sa vie tranquillement, sans esbroufe, mais sans plus de reconnaissance...  



De temps en temps un roman graphique original (pas une adaptation de roman) paraît et surprend par sa force. David Sala émeut, tant dans la forme que dans le fonds, avec un album longuement mûri, dont, on le sent, il a porté durant toute sa vie les traces et les affects. C'est de culture et d'humanisme dont il nous parle ici, arrivant à exprimer, avec, paradoxalement, beaucoup de silences, le socialisme venant de la guerre, celle d'Espagne et contre l'Allemagne occupante, dont ses parents ont hérité. Comme il se plait à le rappeler : pas des communistes, mais plutôt des Libres penseurs, voire des anarchistes, plus portés à citer lors de leurs soirées : Brassens, Aragon ou le pasteur allemand Martin Niemöller avec son poème "Quand ils sont venus chercher..." David lui, peu enclin à tout comprendre à l'époque, écoute Renaud sur l'album Le retour de Gérard Lambert et lit Strange, tel qu'on peut le constater sur les cases de certaines des superbes planches aquarellées très colorées que l'artiste d'aujourd'hui nous transmet. C'est d'ailleurs un des points fort essentiel de ce dernier album, après le déjà excellent Joueur d'échecs (Casterman 2017) : sa faculté à offrir une magnificence de Camaïeu graphique coloré, digne des plus beaux tableaux et des plus belles Historietas, tel que l'on n'en voit que peu à vrai dire. Tout cela dans la lignée des plus grands artistes argentins ou espagnols, le tout en gardant une lisibilité totale sur le fonds, et en touchant le lecteur à coup sûr, tout du long. Une gageure.

...Ce Poids des héros pèse sur nos frêles épaules de lecteurs, avec une rare force vive, mais c'est avec une reconnaissance toute légère que nous le recevons pourtant. Et nous aussi dés lors nous pouvons partir, une fois seulement le livre achevé.
Un "poids" vivant, pleinement vivant ! FG
Le Poids des Héros, par David Sala
Éditions Casterman (janvier 2022)

jeudi 1 décembre 2022

We live, l'ère des Palladions : voilà le monde que nous laissons à nos enfants.

Au-delà de toute facilité et de toute attente, ce second tome d'une série amenée à devenir culte, déjoue les pronostics et pousse plus loin le challenge et la prouesse artistique.

Année 2090. Suite aux événements catastrophiques ayant déclenché l'activation de "la Frappe", balise récupérant le flot d'énergie souterrain ayant été produit par les humains et permettant de sauver une partie de l'humanité (voir chronique du tome 1), les enfants choisis ont pu activer leurs pouvoirs respectifs. Les cités reconstruites ou tenant encore debout sont néanmoins aujourd'hui protégées par des bouclier de force, car des entités monstrueuses géantes issus des sols irradiés (les "Cenotes mères", incubateurs sous terrains) sont apparues à leurs portes, menaçant la race humaine. Les Palladions - méchas avatars du groupe d'enfants - sont le dernier rempart contre cette prolifération, mais il ne faut pas que les flux d'énergie, courant au delà des dômes, et alimentant l'ensemble de ces forces, soient rompus. Deux missions de dernières chances sont lancées simultanément...

Qu'est-ce qui différencie une série de comics SF d'une autre série dans la même catégorie ? Les frères Miranda, auteurs espagnols tous deux issus du milieu culturel populaire (cinéma pour Roy et dessin pour Inaki) sont aussi passionnés par le jeux vidéo. S'ils ont déjà une carrière professionnelle bien entamée, Inaki ayant déjà réalisé de nombreux travaux pour DC, 2000AD et une belle série entre 2013 et 3015 : Coffin Hill, chez Vertigo, avec Caitlin Kitredge, c'est leur association qui les a révélé en duo avec la série We Live, nominée aux Eisner Awards en 2020. Le premier tome recueil paru en novembre 2021 chez 404 comics a défrayé la chronique, grâce à un scénario, mais aussi et surtout un ton, et une patte graphique très originale et séduisante. L'histoire de cette fratrie composée du petit Hototo et de sa plus grande sœur Tala, baignés dans la culture du super héros et des valeurs de serments, pris dans les soubresauts d'un monde qui s'effondre, a conquis un large lectorat. D'autant plus que l'univers graphique d'Inaki possède tous les atouts qu'un comics grand public peut rêver de posséder : dessin numérique précis et fluide à la fois, mise en page dynamique et aérée, scènes de combat  efficaces ne se substituant pas aux passages plus introspectifs, couleurs magnifiques...le tout au service d'un scénario puissant où l'émotion est toujours palpable. 

 
On avait laissé à la fin du premier tome, nos deux enfants rejoindre d'autres "choisis" au sein de l'arche, et on les retrouve certes un tout petit plus âgés, mais avec des responsabilités énormes, dans un monde devenu si complexe, violent et sans espoir que leur charge est quasi inhumaine. Tâchant de faire fi de ces difficultés et se rappelant leurs promesses, leurs serments, ainsi que conscients de la charge qui leur incombe au niveau du monde des adultes, qui a placé tout ses espoirs en eux, ils partent au combat, sûr de rien, et vont en baver.
"Voilà le monde dans lequel nous vivons", semblent nous expliquer les frères Miranda, qui auraient pu se contenter d'une suite tranquille à leur début de scénario de We Live. Cependant, cette vie, qu'il faut protéger, a un coût, souvent élevé, et super héros ou pas, le tribut peut être douloureux. Ayant vécu des drames familiaux durant la réalisation de cette histoire, les auteurs ont été rejoint par la réalité qui a influencé leur fiction, donnant encore plus de force à un récit déjà bourré de vérités, de sensations très humaines. Voilà le monde que nous laissons à nos enfants : une ère de sacrifices.
Un comics philosophique bourré de talents, à la très belle finition cartonnée, et donc essentiel.

FG
 
We live T2 : l'ère des Palladions, par The Miranda brothers
Éditions 404 comics (16,90 ) - ISBN : 9791032406632

lundi 7 novembre 2022

133 rue de l'arbre mort : le chainon manquant de Noah Van Sciver, enfin en Français !

Avec "Un arbre mort"(One Dirty Tree, titre original, et jeu de mot sur "One Thirty Three"), daté 2018, Noah Van Sciver aborde de front sa jeunesse et sa vie familiale au 133 rue de l’arbre mort, où il a aménagé en 1994 avec ses cinq frères et sœurs et ses parents à Merchantville, une petite commune du comité de Camden, dans le New Jersey. Le chainon manquant d’une bibliographie déjà conséquente.

C’est avec beaucoup de réalisme, d’empathie mais aussi d’humour, que l’auteur décrit sa vie dans une famille mormone, auprès de ses nombreux frères et sœurs, dans ce qu’il est convenu d’appeler un taudis. Trop nombreux, les uns sur les autres, mangeant peu, avec un père sensé être avocat mais passant son temps à dessiner ou écrire de la poésie, (la mère ne pouvait travailler selon les règles de la communauté), Noah survit en grandissant avec des petits boulots tout en présentant ses projets de comics aux éditeurs, en parallèle de son grand frère Ethan, lui aussi dessinateur. Jeune adulte, il entame une relation avec Gwen, avec qui il emménage dans un appartement, mais cela n’est pas aussi simple lorsque l’on se veut artiste…




Publié chez Uncivilized Books en 2018, ce récit était  resté inédit en France, malgré les efforts des éditions l’Employé du moi depuis 2015 (entre autre avec Fante Bukowski : 3 tomes jusqu’en 2019) et Revival (Johnny Appleseed en 2019). C’est donc un grand plaisir de découvrir cet album en français permettant enfin de lire en intégralité une partie importante de la bio de cet auteur américain de la scène alternative des années 2010, découvert aux Etats-Unis en 2012 avec The Melancholic Hypo, the young Lincoln chez Fantagraphics.  D’autant plus que l’on a déjà eu l’occasion de vivre des passages de l’adolescence de Noah Van Sciver avec Mon aventure torride et Pour l’amour de l’art (L’employé du moi, 2020 et 2021). Les éditions Revival se posent parmi les éditeurs refuges permettant à des comics anciens ou modernes d’être lus par le lectorat français, et ils ont à cette occasion, lancé en août la collection Flipside, avec rabats (jeu de mot), qui accueille déjà d’autres comics de ce genre. Si vous n’avez rien contre les dessins de type fanzine très « lâché » de la scène alternative et aimez les récits autobiographies sincères et où l’humour est distribué avec talent, n’hésitez pas, ce petit roman graphique de 56 pages saura vous réjouir. On regrettera juste peut être une couverture bien moins sympathique que l'originale, au moins dans sa couleur marron unique. 

FG                                                                                                                                                                                                                                                                                                     Ci-dessus : la page titre reprend la couverture américaine originale.


133 rue de l’arbre mort, par Noah Van Sciver
Éditions Revival (14€) - ISBN : ISBN : 979-10-96119-57-8
Paru en Août 2022

Relire l'interview de Noah Van Sciver lors d'Agoulême 2019 ici.

dimanche 6 novembre 2022

Zombie World : un vingt-cinquième anniversaire fêté dignement !

25ème anniversaire de la parution de cet album clé dans la carrière de l'auteur d'Hellboy et réédition aux petits oignons et en couleurs.

Une sarcophage Hyperboréen récemment acquis doit être la pièce maîtresse d'une aile dédiée du musée de Whistler, Massachusetts. Sauf que...la momie présente à l'intérieure est un sorcier puissant vieux de 42000 ans qui était jusque là prisonnier de son coffin. Son influence, seulement contrainte, va néanmoins lui permettre de se délivrer, et de mettre en place son projet ultime : trouver une reine et réveiller les morts...


Paru une première fois en 1997 chez Albin Michel dans un format souple et en Noir et blanc, ce récit écrit par Mike Mignola mais dessiné par son ami Pat Mc Eown est à resituer dans son contexte. En 1997, si le personnage culte de Hellboy est déjà connu des lecteurs français, c'est seulement avec quatre premiers albums publiés par Dark Horse France, où le démon cornu travaille encore en solo et s'adresse à un public encore bien spécialisé. L'univers très particulier de Mignola et ses références lovecraftiennes n'étaient de plus pas encore ce qu'ils sont devenus depuis, tout comme la mode des Zombies, devenue tellement évidente depuis la série Walking Dead débutée seulement en 2005. D'ailleurs ce récit mêlant les deux univers, plus celui de Robert Howard, avec la référence Hyperboréenne, amène une première tentative de travail en équipe que le scénariste développera seulement à partir de 2002 avec la série parallèle à Hellboy : BPRD. Ici, il ajoute un ton teinté d'humour, ne permettant qu'à moitié de prendre au sérieux son histoire et en tous cas son personnage de sorcier, mais aussi l'équipe le combattant lui et ses zombies, menée par le major Damson. L'auteur l'explique d'ailleurs sans détour dans la postface de l'album, arguant qu'il s'est davantage agit d'une boutade, d'un défi auprès de son éditeur, que d'un projet plus conséquent. Cette histoire, s'étalant au long de trois comics et 66 pages, est en effet assez simple en fin de compte, et nous laisse un peu sur notre faim. Il est par contre évident qu'il s'agit d'un tremplin
pour le Mignola Verse à venir. Concernant son collègue Pat Mc Eown, qui avait fait ses preuves de dessinateur et créateur à l'époque avec la série Grendel, il nous surprend avec un dessin souple et tout en rondeur, se référant beaucoup, d'après ses dires, à Yves Chaland,  Roy Crane ou Steve Guarnaccia.

Effectivement, celui-ci s'inscrit pleinement dans les canons américains de l'époque et de chez Dark Horse, où des auteurs influencés par l'Europe donnaient à voir autre chose du comics. On pense plutôt, et entre autre, à Dean Haspiel et Paul Chadwick. Le fait de bénéficier des couleurs très agréables de Pamela Rambo, apporte un plus indéniable sur cette édition cartonnée particulièrement soignée, au papier épais et aux bonus nombreux, dont un cahier graphique de Pat Mc Eown annoté mais aussi les dessins de couvertures noir et blanc et couleur de Mike Mignola et ses pages de garde magiques. Si vous aimez ces ambiances, ces auteurs, n'hésitez pas un instant, car au delà de son importance historique, ce récit est présenté dans une édition quasi bibliophile (et à prix sympa) imposant le respect et prouvant que la forme peut valoir parfois autant que le fond. Bravo.

FG

 

Zombie World : le maître des vers
Pat Mc Eown et Mike Mignola, Pamela Rambo
Éditions 404 comics (14 €) - ISBN : 979-10-32404-09-6

mardi 25 octobre 2022

Lovecraft par Enrique Breccia, édition Ilatina décembre 2022

Réédition remaniée et plus luxueuse d'un album paru en 2004, cette publication est un bijou narratif et graphique du grand Enrique Breccia à ne pas manquer !

Providence, New Hampshire, 1895 : le petit Edward Lovecraft, fils unique, est un enfant précoce, sachant déjà lire et écrire à cinq ans. Issu d'une famille relativement bourgeoise, il passe surtout du temps auprès de sa mère, et de son grand-père, lui lisant des histoires de fantômes. C'est sans doute ce qui lui donne ces drôles d'idées ainsi qu'une attitude peu sociable. Il faut dire que le pauvre a vu son père hospitalisé cette année en institut psychiatrique, pour des démences inexpliquées. Pourtant, ce dernier a fait allusion à un livre maudit qu'il faudrait détruire : le Necronomicon, qu'Edward a subtilisé et garde désormais sous son lit. Un jour, appelé par les voix que seul lui entend, il va aller le cacher à Arkham, la ville imaginaire remplie de monstres. Ce sont ces voyages de plus en plus réguliers là-bas qui vont lui donner matière à écriture, faisant de lui un des auteurs de fantastique les plus réputés de son époque, jusqu'à aujourd'hui. 




Ci à droite la magnifique couverture limitée à 150 ex de cette nouvelle édition :

 
Paru une première fois en 2004 aux éditions Soleil, cet album, quelque peu passé inaperçu à l'époque, revient en force alors que le maître argentin Enrique Breccia n'a jamais connu autant de publications dans notre pays depuis 2020. Il faut dire que les éditions Ilatina menées par Thomas Dassance, et spécialisées dans les œuvres argentines, ont particulièrement misent en avant un auteur dont on ne connaissait jusque là qu'une miette de son importante production. Ceci grâce à la série phare Alvar Mayor, mais aussi au One shot couleur D'une rive à l'autre, tandis que les éditions Black and White ont proposé le superbe épisode Captain Jack de la série western Tex. Bien que d'autres nombreux récits noir et blanc ou couleur, plus anciens, et initialement publiés dans des revues d'Amérique du sud ne soient toujours pas traduits chez nous, souvent pour des questions de droits mais aussi à cause de scénarios parfois trop référencés culturellement et hermétiques aux lectorats français (1), il n'en demeure pas moins que cette longue histoire, produite initialement aux Etats-Unis pour les éditions Dark Horse en 2004, méritait une remise en lumière.

Il faut pointer le travail magnifique artistique d'Enrique Breccia, qui, alors qu'il n'avait pas encore commencé son travail sur la série couleur Les sentinelles avec Xavier Dorison en 2008, proposait déjà un travail pluritechniques formidable dont il utilisera certaines spécificités en France. On peut d'ailleurs aisément deviner que c'est à partir de ce travail proposé par les éditions Soleil que les deux auteurs ont été mis en relation.  Le dessinateur alterne en effet travail au trait colorisé dans une technique subtile et sur fond blanc - que l'on retrouvera sur les Sentinelles - pour les passages biographiques documentés de Lovecraft, avec une technique d'aquarelles aux couleurs un peu plus vives et sur fond entièrement noir, pour les passages "psychotiques". Ces derniers sont traités de manière plus aérées, au moyen de quatre à six cases maximum, là où les autres planches, faisant davantage appel aux hachures, peuvent en compter jusqu'à sept. Les ambiances du début du vingtième siècle sont superbement rendues, et les personnages sont animés de manière très dynamique, tout comme leurs visages sont expressifs sans être figés ou caricaturaux.

Enrique Breccia rend justice avec talent et un grand respect, pour l'œuvre originale de Hans Rodionoff, qui a écrit de son côté un hommage de belle facture au romancier maudit de Providence, prenant bien évidemment, quelques libertés au passage. Là où de très nombreux récits concernant Howard Lovecraft ont paru ces vingt dernières années, proposant plutôt des adaptations de ses histoires les plus célèbres - on pourra citer le Chtulu par Alberto Breccia, Les adaptations de INJ Culbard chez Akileos entre 2011 et 2015), L'Invisible et autre contes fantastiques (Erik kriek, Actes Sud l'An2, 2012), Les chefs d’œuvres de, par Gou Tanabe (6 tomes chez Ki oon 2018-2022) -  Hans Rodionoff a choisi de mettre en lumière la vie de l'auteur culte. Débutant avec son enfance quelque peu traumatisante, il choisit de valider la thèse de la réalité du livre maudit le Neonomicon, de l'arabe fou Abdul al-Hazred, pour ouvrir les portes de la folie supposée de son détenteur. C'est ainsi que le jeune Lovecraft, comme tout ceux qui auront été en présence de ce grimoire, va voguer sans arrêt entre passages "hallucinés", (ou supposés tels) le transportant à Arkham, ville parallèle de Providence, et porte vers l'univers des grands anciens, terre de monstres et de terreurs indicibles, et moments plus apaisés, en compagnie de la seule femme qui s'intéressera à lui, la belle Sonia. Malheureusement une fois contactée, cette "croyance", telle une maladie incurable, ne pourra être dissipée et ne quittera plus l'auteur, lui permettant certes de devenir célèbre, mais l'isolant à jamais de toute vie sociale normale. Une vision biographique adulte dans une ambiance graphique comics rappelant les délires du dessinateur sur Swamp Thing, menée avec beaucoup de finesse.

 

Il reste dix jours pour profiter de cette superbe édition en avant-première, contenant un Artbook et la possibilité d’obtenir un des 150 exemplaires à la couverture inédite (ainsi que d'autres bonus cadeaux si 200% atteints).

FG

 (1) On reviendra très bientôt sur ces œuvres (El Suenero, Guerres du désert...) dans un dossier à paraitre sous forme d'un fanzine spécial fin 2022.

Le lien vers la campagne en ligne : https://fr.ulule.com/lovecraft-bd/



- Caractéristiques techniques de  cette édition  exceptionnelle :
144 pages intérieures, taille: 30 x 21.5 cm, couverture cartonnée reliure cousue avec filetranche. Intérieur papier couché mat 150g.

- Caractéristiques techniques de l’Artbook livré avec toute précommande : 32 pages intérieures ; taille : 16x23 cm, couverture cartonnée reliure cousue. Intérieur papier couché mat 150 g.



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