dimanche 4 janvier 2026

Rebuilding, de Max Walker-Silverman : la force de l'humain, tout simplement

Dusty, cowboy venant de perdre son ranch dans un incendie ayant ravagé une partie du Colorado, se retrouve ruiné, après des années de travail acharné, se rapprochant de sa jeune fille Callie-Rose, vivant auprès de son ex femme Ruby, son nouvel ami, et la mère de celle-ci. Partageant un coin de désert dans des mobiles homes avec d’autres sinistrés comme lui, il va devoir faire contre mauvaise fortune bon cœur et tâcher de reconstruire sa vie. Cela se fera entre autres grâce à cette nouvelle communauté désœuvrée, au sein de laquelle de nouvelles amitiés vont naître, dans une Amérique ravagée par les crises, et le manque de moyens d’aides publiques.  

Un film rare, car montrant les ravages de ces incendies mettant des centaines de familles à la rue, et la faculté de résilience de l’être humain. A la fois Feel good et dramatiquement documentaire. 
Josh O’Connor, entre autres remarqué par son interprétation du prince Charles dans The Crown sur Netflix, assume parfaitement le rôle de ce père aux valeurs certes solides, mais cassé et devant se reconstruire, tout en assumant une nouvelle relation avec sa fille, l’émouvante petite Lilly La tore, vue précédemment dans le thriller horreur Netflix Run Rabbit Run. A ses côtés, Kali Mequinonoag Reis, belle descendante de la tribu Wampanoag, mais aussi originaire de Cap verde, boxeuse professionnelle titrée, qui assure là une prestation tout en retenue et en empathie. Le reste du casting est à l’avenant. On remarquera le clin d’œil appuyé aux quelques services publics, isolés et rares, permettant de survivre, telle cette bibliothèque isolée en bord de route, qui même fermée permet à tout un chacun de capter la wifi et assurer les démarches administratives en ligne indispensables.

La BO, très sobre et belle, à l’image de son titre phare « Glow in the Dark » est l’œuvre des guitaristes et artiste folk Jake Xerxes Fussell (dont l'album "Good and Green Again" a été acclamé par la critique) et James Elkington. D’autres artistes Americana, Folk et blues accompagnent la bande principale, tels Kurt Vile, avec son titre « How Lucky » en ouverture, la chanteuse folk Caitlin Canty ("Blue Sky Moon"), ainsi que le musicien funk et soul Binky Griptite, aussi acteur ici.


https://jakexerxesfussell.bandcamp.com/track/glow-in-the-dark

 


 

jeudi 25 décembre 2025

Cela va de soi : le regard aiguisé de Serge Annequin

Il n'est jamais trop tard pour dire du bien d'un livre que l'on a aimé. Lecture (tardive) du roman graphique Cela va de soi de Serge Annequin, publié en 2023 aux éditions Paquet.

Découvert en 2017,  avec la série étonnante et tous publics Auguste-Louis Chandel, cet auteur lyonnais n'a cessé de surprendre. Suite au tryptique Des Fragments de l'oubli (2011-2013), où il officiait seul, avec déjà une patte immédiatement reconnaissable, un univers onirique voire fantastique très personnel, hérité des grands classiques, son troisième titre en solo : Horla 2.0, adaptation libre de Maupassant paru en 2018, a largement confirmé ce sentiment. Ce titre a été suivi par Constellations, deux ans plus tard, toujours fidèle aux editions Paquet, avant d'arriver à cette mise en abime autour d'un film fantômatique de Jean Cocteau : Coriolan, court-métrage réalisé en 1950 pour ne jamais être vu (!) et d'un fait divers morbide survenu en 2013 aux Etats-unis où la camera d'un ascenseur d'hôtel est témoin de la disparition énigmatique d'une jeune femme.

Cela va de soi possède tous les atouts d'un très bon livre, vous happant dés les premières pages, grâce à une intrigue exceptionnelle, dans laquelle l'auteur s'engage à 200%, à l'image de son personnage central : Jules, étudiant travaillant sur son mémoire. On croit en cette histoire comme son professeur croit en lui, et tout est fait pour nous convaincre, de la mise en page fluide et de très bon goût, en passant par ce dessin si charmant, dans la lignée d'un Charles Berberian, toujours juste mais léger - parfait pour évoquer les fantômes - au scénario et aux dialogues, riches et équilibrés. Même les couleurs étant traitées avec subtilité. On ressort troublé de cette énigme, de ce film qui ne dit pas son nom et de cette seconde mise en abime, cachée à l'intérieur de  la première. Dire que l'on se noie dans tant de prouesse serait à la fois trop injuste et réducteur, alors, mettons que Serge Annequin possède la force de l'aigle, qui perce les nuages pour voir et montrer ce que l'oeil commun ne voit pas ou ne sait pas voir. Cela va peut-être de soi pour lui, mais le challenge scénaristique était redoutablement casse gueule. Chapeau l'artiste.  


Cela va de soi, par Serge Annequin, 
Editions Paquet, 2023


dimanche 21 décembre 2025

Evolutions de la Bande dessinée : classiques oubliés des années 30 à 60 (un retour)

La bibliothèque d'Ambierle, après m'avoir invité à animer une de ses soirée du club lecture le 17 septembre 2025, m'a fait l'honneur d'un post sur sa page Facebook, très détaillé, que je partage ici, avec une légère correction. Mille merci encore à eux pour leur confiance et leur accueil. C'est toujours un immense plaisir pour moi de partager ma passion.

"Grande rentrée des Mercredis de l'âne avec Franck Guigue et un auditoire de 14 personnes dont de très grands amateurs de BD. Tous ont été enchantés de cet historique retracé par Franck de 1840 à 1960.
Nous avons vu défiler les premiers albums illustrés : Crasse Tignasse (contes moraux pour enfants), les histoires satiriques du Suisse Rodolph Topfer (mésaventures de Mr Vieux Bois, éternel amoureux), un album d'images d'Epinal, puis de nombreux exemplaires de journaux, la presse ayant été un élément essentiel du développement des bandes dessinées, d'abord pour adultes (revues culturelles et politiques), puis progressivement pour la jeunesse, pour se réélargir dans les années 1960 à un public adulte avec la nouvelle génération de bédéistes. Le texte fut longtemps inscrits sous les images avant de voir apparaitre les phylactères (bulles) afin de dynamiser la lecture.




Quelques exemples de revues et de pionniers de la BD : Jeunesse illustrée 1903, le Rire 1908 et son supplément Fantasio en 1907 (Auguste Roubille), l'Epatant 1908 (éditions frères Offenstadt - les Pieds nickelés), l'Illustré dans lequel apparait en 1924 Bibi Fricotin, Cadet revue, journal de Mickey 1934, le journal de Toto, Hop-là, Cœurs Vaillants créé en 1928 en édition locale avec les premiers dessins de Tintin par Hergé, Coeurs Vaillants, Ames Vaillantes série spéciale pendant la seconde guerre mondiale (poursuite des aventures de tintin), Coq Hardi 1944 avec des histoires de la résistance, Fillettes 1946 avec les débuts de Durga Rani (René Pellos auteur des Pieds nickelés), Journal Tintin 1948". 1957 : Jean Giraud fait ses débuts dans Cœurs Vaillants, avant Fort Navajo, 1er épisode de Blueberry qui paraitra en 1963 dans Pilote. Revue apparue en 1959 , et dans laquelle la nouvelle génération développera la science fiction, les BD féministes...

"Dans les albums nous avons vu défiler : Zig et Puce 1927 (Alain Saint-Ogan - éd. Hachette), Bécassine et Frimousset de Joseph Pinchon, la Bête est morte 1945 de Edmond Calvo, un recueil Bayard 1954, Pom et Teddy (éd. Lombard 1956 avec en 4ème de couverture la fameuse peau d'ours)....
Encore Merci Franck !"

lundi 1 décembre 2025

Werewolf Jones et fils par Simon Hanselmann : ça passe ou ça casse !?

Un numéro spécial été de la série trash d'un auteur qui ose tout. Dégoutant, mais hilarant ?

Pendant que papa Jones ours se fait défoncer le c... dans sa chambre et que ses potes se droguent sans se cacher dans le salon, devant ses enfants, presque nus, sales et mal nourris, réclamant de sortir au parc, la vie du voisinage suit bon an mal an son cours. Mais même les virées au Mc Do ou la collecte de bonbons dans la rue pour Halloween peuvent se transformer très rapidement en catastrophe avec une famille aussi dysfonctionnelle. Il faut dire qu'un adulte déguisé en enfant avec une couche sale, menaçant et insultant les gens, ou posant des étrons sur le trottoir, n'est pas vraiment rassurant et ne sert pas d'exemple à ses progénitures. Jusqu'où ira Werewolf Jones, sans perdre tout ce qu'il a, c'est à dire pas grand chose ?

Pourquoi j'ai acheté ce bouquin moyen format souple, dos carré collé avec rabats en revenant de vacances chez mon libraire? Parce qu'il a eu l'outrecuidance de le mettre en rayon, s'imaginant qu'il y aurait des gens suffisamment dérangés dans sa clientèle pour lire ce genre de littérature dégénérée, scabreuse et scatologique !? Sans doute. Une sorte de challenge, de saut vers l'extrême alternatif, là où toutes les barrières ont sauté ou presque, et où le simple feuilletage en public de ce genre d'ouvrage peut vous cataloguer à vie, voire vous emmener en prison pour apologie de crime ou de la pédophilie. 
Rien que ça ? Et bien oui. Il faut le dire, Simon Hanselmann n'y va pas avec des pincettes, et même si l'on est familier de son univers, celui de Megg, Mogg and Owl, sept volumes plus une poignée de HS, déjà édités en France depuis 2014 dans des bouquins cartonnés ou souples, chez Misma ou Hubert, à chaque fois, le recul est nécessaire afin de ne pas trop culpabiliser de rire bêtement devant les dérives apocalyptiques de cette "famille" de dégénérés psychopathes.
Créée en miroir trash d'une série enfantine littéraire seventies anglaise : Megg and Mogg, ce condensé d'interdits sociétaux durement mis à l'épreuve et de tabous ouvertement défoncés à coups de latte, n'est non seulement pas à mettre entre toutes les mains, mais nécessite un sacré recul pour ne pas être tenté d'enfermer directement ses auteurs. Car tout ici est fait pour dégoûter. Des dialogues, tombereaux d'insultes, aux actes, totalement répréhensibles, en passant par la morale, flouée dans les grandes largeurs. Bref, à ce stade, où plus aucun repère ne tient, il ne reste plus que la blague, l'humour, l'éclate. Et comme il ne s'agit que de papier, on se marre, mais jaune tout de même. D'ailleurs, cela est symptomatique, il m'aura personnellement fallu presque quatre mois pour accéder enfin à la lecture de l'album mis de côté, un peu caché, que j'ai cela dit avalé en en rien de temps. Enfin, quand je dis avaler, le terme est peut-être mal choisi. C'est pour toutes ces raisons que l'on surveillera les prochaines parutions de Simon Hanselmann, afin de juger si le délire souffré des origines n'a pas définitivement laissé place à une diatribe nauséeuse.
 
Werewolf Jones et fils par Simon Hanselmann, avec les participations de Josh Pettinger, HTML Flowers, et Nate Garcia. 
Éditions Hubert, août 2025 

dimanche 2 novembre 2025

Stanislas, coureur de fond, et de formes, depuis quarante ans.

Lorsque l'on découvre  l’œuvre
de Stanislas, et plutôt celle en noir et blanc, publiée au détour d'un petit album oblong au milieu des années quatre-vingt, ou de revues comme Le Lynxatif, Lapin ou bien encore dans des petits albums de l'Association dans les années quatre-vingt-dix, c'est d'abord l'aspect quelque peu désuet du dessin qui nous interpelle. Immédiatement, le lecteur se sent transporté dans une autre dimension, un autre monde. Un monde de décor de film des années quarante, là où la banlieue possédait un fort potentiel d'intrigue ; où des pavillons bien propres pouvaient cacher de curieux types de brigands ou savants fous, prêts à accueillir on ne sait qu'elle invention abracadabrantesque, voire des êtres venus d'ailleurs. On pense au Paris dessiné par son aîné Jacques Tardi, avec lequel il a d'ailleurs réalisé le Perroquet des Batignolles de 2011 à 2014, adapté de la série radio éponyme co écrite avec Daniel Bouju.



Ce décor posé, il faut parler des personnages, souvent gentils, ronds et pleins de malice, aussi très cinématographiques, comme issus d'un film de Jacques Demy ou de Jacques Tati. On y trouve des marins, des sirènes, des savants (fous donc), des enfants joueurs, de belles femmes, des robots, et tous évoluent dans un univers poétique, où une porte peut amener vers une cour merveilleuse, où se retrouvent les habitants du quartier, plus un chien de l’enfer (Au Passage du Pourquoi pas, avec Anne Baraou) ou sur un toit vers lequel l'ascension vers les étoiles sera aisée, au risque de retomber dans une mer souvent salvatrice (Le galérien, la Fin du Monde). Stanislas convoque cette magie de l'enfance, où, bien au chaud face à un périodique, on rêvait de courses poursuites, d'aventures héroïques, et d'histoire fantastiques qui se terminent bien. 

 D’ailleurs, à bien y penser, on peut aussi s’interroger sur la course au sens propre - automobile ici - avec laquelle les premières histoires de l’auteur ont germées. Un des premiers albums, dans la collection X de Futuropolis en 1986, s’intitulait en effet La Grande course. On y découvrait une Helimob, sorte de vieille voiture en tôle et à hélice qui pourrait trouver son miroir dans celle, tout aussi improbable et fragile, présente dans les aventures délirantes d’un Hash Barret, par Vincent Hardy, publié exactement la même année aux éditions Vent d’ouest. Est-ce à dire que Stanislas est un coureur de fond, ayant su mener à bon port son univers, là où son collègue, venu lui aussi du fanzinat, n’aurait pas pu franchir le cap des années quatre-vingt dix ? Précisons que cet univers s’est répandu dans les pages d’une revue nommée Lapin, éditée par une association de jeunes auteurs plein de talents et d’ambitions, dont Stanislas à été l’un des piliers, qui ont justement franchi tambour battant cette décennie 90-2000, permettant ainsi à toutes et tous d’arriver saufs et reconnus jusqu’au nouveau millénaire. On retiendra donc la notion de (course de) fond, puisque le dernier album en date au moment de l’écriture de ce texte, s’intitule La fin du monde (le monde d’avant le nouveau millénaire?) ; et cette pérennité, donnant le sentiment d’une boucle, ou d’une course bien menée, n’est pas si iconoclaste. 




D’autant plus si on l’associe à la forme (aux formes) souvent joyeuses, malmenées, d’un monde un peu enfantin que Stanislas nous dévoile, comme issu d’une autre époque, où tout aurait été plus simple, plus poétique. Une poésie façon Charles Trenet ou Raymond Queneau, accompagnée d’un air d’accordéon s’échappant parfois d’un bistrot ou de derrière un muret. Souvent aussi, la famille offre un havre de paix. Cette famille tant appréciée des journaux et revues des années quarante et cinquante, où la morale (chrétienne) était un élément essentiel des récits, qui, lorsqu’ils n’étaient pas historiques, vantaient la bonne conduite des uns et des autres. Si Stanislas n’a pas besoin d’abbé pour lui dicter quels personnages respectables inventer - comme avait pu le faire auprès d’Hergé en 1936 l’abbé Courtois, responsable de la revue Cœurs vaillants, ce qui amena la création de Jo Zette et Joko - ou placer des crucifix et des curés dans ces récits (il leur préférera une prostitué, mais gentille, comme dans Au passage...), il a gardé une douceur et des valeurs « familiales » dans ses histoires, et ne renie pas ce passé, bien au contraire. Allant même jusqu’à convoquer les parents de Jo et Zette dans la Fin du
monde.
Un hommage que l’on adorerait voir perdurer de manière officielle d’ailleurs, tant la « reprise » est réussie et sincère. Et si l’on retrouve dans la même histoire, Hergé transformé en personnage robotique, façon univers BPRD de Mike Mignola (ou plus prosaïquement d’un récit science fictionnel à la Jules Vernes), sa tête mise dans un bocal, c’est sans doute pour nous signifier que quoi qu’il arrive, les vrais grands créateurs ne meurent jamais. Alain Saint Ogan (lui aussi convoqué comme personnage bibliophile dans la Fin du monde), avait entre autres créé Alfred le pinguin et le chien Serpentin ;

Hergé : Jocko et Milou, tels des mascottes accompagnant leurs personnages d’aventures. Stanislas aura pour lui et nous son Hélimob et son Toutinox, son Victor Levallois - sa propre série d’aventures « à l’ancienne » écrite par Lauren Rullier - et ses enfants, son Prince des étoiles et son Galérien, mais surtout une sirène bienveillante, gardienne de toutes ces histoires créées au fil de l’eau. Celles-ci rendent heureux ; et ça, dans le monde dans lequel nous vivons en 2026, c'est un plus qui fait toute la différence.  

Bon anniversaire Stanislas !


FG

 


 

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