samedi 7 mars 2009

Who watches the Watchmen ?

L'époque révolue où les comics étaient édités comme des BD franco-belges...

La sortie sur les écrans cette semaine du film The Watchmen de Zack Snyder, adapté du comics d'Alan Moore et Dave Gibbons rappelle des souvenirs et nous projette quelques vingt ans en arrière.
Un temps où la lecture de ce genre d'ouvrages n'était pas chose aussi évidente qu'aujourd'hui, et...
où Internet "n'existait pas".
Le milieu des années quatre vingt (les 80's) pour être plus précis.

Qu'en était-il alors ? Le comics américain, ouvert depuis peu à quelques bandes dessinées européennes et japonaises (grâce à Dargaud et aux Humanoides associés entre autres, avec Moebius, Mezière; Bilal..., ou Akira et Lone wolf and cub pour ne citer que deux mangas cultes) commencaient à reprendre du poil de la bête. Les super-héros avaient en effet un peu flanché dans les 70's, et, mis à part Deadman, Green lantern et quels autres scénarios intéressants, l'originalité n'était plus vraiment de mise et les collants beaucoup moins vendeur.
... C'est justement ce ton lié aux années new wave et cold que certains nouveaux auteurs vont développer :

Franck Miller, avec Elektra assassin, Dark Knight return (le retour du justicier de Gotham, Zenda 1987) ou Ronin (Zenda 1989, avec l'influence naissante du manga), mais aussi Michael kaluta (The Shadow), Bissette et Moore avec la reprise du Swamp thing de Len Wein, Dave Sims avec Cerebus the aardvark, Neil Gaiman et Dave Mc Kean (L'Orchidée noire : Zenda 1989), John Bolton (Marada la louve), Charles Burns, (Hard boiled), John Wagner (Judge Dredd), ou les frères Hernandez et leur "Love and rockets".

...Plus de sexe, plus de sang, plus de noirceur, mais aussi d'avantage de poésie et d'analyse sociale, à l'image de ces années synthétiques et déprimantes.

Kiosques
En France, ce sont des petits formats (Aredit-Artima par exemple ) mais le plus souvent des revues (en ce qui concerne ces premiers : Eclipse), mais aussi : Metal Hurlant, Special USA, les Cahiers de la bande dessinée, Epic (traduction de la version US), Spot BD édité par Dargaud, avec sa rubrique "Venus d'ailleurs" par Yellow kid et Vanina Vanini) qui vont nous parler ou nous révéler ces nouveaux venus.
Albums
En librairie, se seront les éditions : Zenda, Le Téméraire, Special USA/Albin Michel, Bethy, Les Humanoïdes associés, et les tout débuts de Delcourt. Toutes cartonnées, certaines (déjà) en format US (Le téméraire, Bethy, et la collection Super-héros de Comics USA), les autres, encore au format classique franco belge,... il ne faut pas trop choquer le lectorat.

Publicité pour Zenda. 4eme de couv Scarce annual 1990

C'est dans ce contexte que déboulera en 1987 "The Watchmen" (Les Gardiens), dans un grand format. Une BD ovni.
Six albums de 54 pages chacun (2 comics originaux par volume), publiés de 1987 à 1990, soit plus de 300 pages, pour un récit comme on en a encore jamais vu.
Mettant en scène des super héros ordinaires désabusés, aigris voir psychopathes, dans une ambiance mêlant science-fiction la plus imaginative et une critique sociale et politique frontale.
Ultra-violence et scènes érotiques crues, mais aussi conte poétique et méditation philosophique.


Une des plus belles scène de Watchmen
Alan Moore, puisque c'est de ce scénariste qu'il s'agit est anglais, mais travaille aux Etas-unis. Sa satire auto-critique est unique. Il vient tout bonnement de participer à sa façon à faire rentrer le comics et la bande dessinée en générale dans le 21eme siècle. Un sacré coup de pied au derrière qui laissera des traces.
Suivra par le même scénariste : "V pour Vendetta" (Zenda 1989) qui sera aussi adapté au cinéma de belle manière 15 ans plus tard.

Cet auteur est désormais considéré, tout comme ses pairs Neil Gaiman , Frank Miller ou Grant Morrison, Brian Michael Bendis et Warren Ellis plus récemment, comme un pape de la bande dessinée adulte anglo-saxonne contemporaine.
Car si il était de mise avant cela pour certains de critiquer la bande dessinée en arguant de façon implicite que des albums de 47 pages illustrés ne pouvaient être l'oeuvre que de fainéants (!...) c'est bien fini, et à l'instar d'ouvrages dit sérieux (essais, romans "difficiles"), il faut dorénavant se lever tôt afin d'appréhender ce genre de littérature.

Hétéroclisme.

Une diversité d'albums aux formats différents, des traductions pas toujours à la hauteur*, des suivis de séries approximatifs ou sans lendemain... c'était le lot de ces années 80 : Passionnantes, mais hétéroclites, et un peu imprévisibles.

(*) Les Gardiens, pour le coup ont bénéficié d'une bonne traduction de Jean Patrick Manchette et d'une maquette respectueuse.

Alors ?... c'est mieux aujourd'hui ?

Panini comics détient le quasi monopole de la traduction de comics (DC et Marvel) et publie à tire-larigo des tas de choses passionnantes depuis une poignée d'années. D'autres éditeurs détiennent néanmoins quelques bonnes licences et publient aussi des comics adultes ou des graphic novels, la plupart au format "trade paper back" (broché dos carré format US), ou cartonné, avec souvent reproduction des couvertures originales, préfaces...etc. (Delcourt, Le Seuil, ...)
Des (re) éditions raisonnées d'intégrales sont aussi devenues (enfin) monnaie courante : Spider-man, X-Men, Love and Rockets, Conan, Spirit, Peanuts.., chez Soleil, Dargaud, le Seuil...
La dernière édition intégrale française en date : (Fev 2009) à petit prix (15 euros !!) Une aubaine.

Bref, le lecteur n'a que l'embarras du choix (même trop) et n'a même plus besoin de lire des revues spécialisées pour être au courant des parutions, les diverses feuilles d'information, les catalogues, sites internet et autres forums offrant un service "avant vente" aux petits oignons.

Reste une question cependant :

... "Who watches the watchmen ? " (Qui garde les gardiens ? (du temple)
.... Peut-être Dave Gibbons, ...voir la vidéo *

Ps : Au fait : "Alors, The Watchmen, le film " ??
Une totale réussite. Incroyable et hallucinante adaptation, largement au dessus de beaucoup d'oeuvres modernes du 7eme art. Réalisé de plus dans un contexte aujourd'hui temporellement inversé. (Une science-fiction se passant en 1985, écrite à l'époque !!).
Alan Moore prouve donc à nouveau, à l'image de "V pour Vendetta", et même s'il refuse d'apparaître à chaque fois aux génériques, que ses scénarios sont diablement intelligents et efficaces.
Un film qui devrait faire date dans l'histoire du cinéma, comme le comic book d'origine l'a fait auprès de ses pairs il y déjà 23 ans.
Chapeau bas.

Bibliographie :

*Cahiers de la Bande dessinée # 79 (Janvier 1988), avec Watchmen : le crépuscule des faux dieux : Un très complet dossier avec 12 pages d'analyses par Paul Gravett, Thierry Smolderen, Jean Paul Jennequin; un entretien avec Jean Patrick Manchette et des extraits d'interview d'Alan Moore tirés du Comics journal.
*
Cbd #66 (nov-dec 1985), special USA, avec entre autre une découverte des auteurs : Frank Miller, Harvey Pekar, Les Frères Hernandez, Howard Chaykin, Steve Gerber et des entretiens avec Jeff Jones, Berni Wrightson...par Thierry Groensteen.
*
Cbd #73 , (janv-fev 1987) avec Batman/Elektra asssassin "Qui se cache derrière le masque" (5 p de T. SmolderenScarce Annual 1990 spécial UK : interviews d'Alan Davis, Neil Gaiman et Dave McKean, Simon Bisley, Kevin O'Neill, David Lloyd, Hunt Emerson
#
Scarce 32 : interview Archie Goodwin, dossier sur les justiciers des années 90 (the Spider, Deathstroke, Ghost Rider, Nomad, Watchmen, Marshal Law), articles sur la carrière d'Alfredo Alcala, Lobo's back, Jaime Hernandez, Calvin et Hobbes
Panini comics

Voir le site web.
Swof #28 Hiver 2000 : Alan Moore
Swof #11 : Mazzuchelli; Swof # 18/19 : Matt Wagner/Alan Moore;
Swof #25
: Frank Miller
Voir le site web


Mais aussi :
Comic box HS1 (Fev/Mars 2000) : "Retour vers le passé , 40 ans de comics en France" :
Où l'on pouvait lire en conclusion
(...) Le prochain siècle (...) sera donc rempli de comic-books. On ne pouvait pas rêver mieux." (2 pages par Eva Roggante)
Comic box #22 (Avril 2000) : Les scénaristes (enfin) au pouvoir ? (4 p. de Fabrice Sapolksy)
Wizard #4 (Oct 2000) : "Rétro comics les années 80", Interview Frank Miller, Neil Gaiman, Kurt Busiek, Mark Waid, et Les dix plus grands créateurs de comics. On peut y lire entre autre : "La meilleure année de la décennie pour les comics ? Sûrement 1986. Marvel et DC battent tous les records de ventes, l'engouement des fans est au plus haut et les médias commencent enfin à reparler des comics. " Suivi d'un récapitulatif des points forts (Watchmen, Batman Year one, Dark knight returns, Shadow de Chaykin, les 25 ans de Marvel, Daredevil born again de Miller, Maus de Spiegelman, Man of Steel de Byrne...

9eme Art # 6
(Janv 2001) : Enooorme dossier Alan Moore
Comic box annual #2
(Avril 2003) : "My comic book is rich . Le poids des auteurs anglais dans les comics américains." (Deux pages par Xavier Fournier)
Bang #5 (Hiver 2004) : Le retour des super-héros
Comic box (NF) #1 (Ete 2005) : "Les comics en France , la nouvelle donne". 4 pages concernant la seconde révolution du marché français en dix ans. Panini héberge désormais DC en plus de Marvel, l'arrivée en kiosque de Delcourt avec les catalogues d'Aspen, TMP (Spawn) et d'une partie de Top Cow. Quant à Semic, il se recentre sur les librairies. Plus l'entrée en scène de Wetta, Bamboo et Kymera.
(Dossier de Fabrice Sapolsky, XavierFournier, Antoine Maurel et Nicolas Lambret.)

Liens :
* L'excellent site de Comic box, avec en ce moment la vidéo de Dave Gibbons on Watchmen. Où l'on entend l'auteur dire entre autre que Alan Moore est très structuré. Qu'"il est un mozart du comic. Il vient avec la mélodie mais aussi toute l'orchestration" (...)

Mon précédent article sur "V pour vendetta" (Le Blog d'Hector)
Les Watchmen sur wikipedia


Cette note est humblement dédicacée à Jean Tristan Manchette (Doug Headline) des Éditions Zenda ainsi qu'aux Cahiers de la bande dessinée, sans qui ...

jeudi 5 mars 2009

Alix : le démon du Pharos

Alix 27
Le demon du Pharos
Jacques Martin
Christophe Simon/ Patrick Weber
Casterman 2009

Jacques Martin a déjà eu l'occasion d'amener son héros à Alexandrie. Cette fois ci, il a souhaité nous parler plus en détail de deux éléments clé de l'ancienne Egypte : la grande bibliothèque d'Alexandrie, et son Phare.
D'un côté un symbole puissant de la culture antique, havre des connaissances et de la transmission du savoir, installé en plein coeur de la capitale; c'est d'ailleurs dans ce lieu sacré que le "savant/bibliothécaire" Cristène garde discrètement nos héros.
De l'autre un symbole éloquent des lumières : une tour majestueuse, sensée aider les marins et éclairer le monde plus poétiquement... qui malheureusement va être utilisée comme instrument d'une conspiration machiavélique...
Nikanor

Ce phare d'Alexandrie, et plus précisément de Pharos, du nom de l'îlot où il a été construit (et qui a donné le nom du bâtiment ensuite) est l'élément central de cette nouvelle histoire, au même titre qu'un personnage autour duquel l'intrigue pourrait se nouer.
Le démon auquel il est fait allusion n'est cependant pas le phare lui-même. L'aspect politique étant un autre élément essentiel de ce tome, c'est à un bras droit de Ptolémé que ce sobriquet est adressé.

...D'aucuns se souviendront des précédentes aventures d'Alix enEgypte (Le Sphynx d'or, et le Prince du Nil) ou des complots politiques avaient déjà été déjoués. Mais les personnages étaient différents. A cet instant, c'est Ptolémé II, fils de Ptolémé premier, de la dynastie des Lagides et frère cadet de Cléopatre qui est le nouveau pharaon. Or cette dernière soutenue par César lui fait de l'ombre. Il a donc accepté de s'allier avec quelques ministres peu scrupuleux afin de l'éliminer définitivement. Mais est-ce bien un Ptolémé que l'on souhaite garder sur le trône ?...

On sentait chez Jacques Martin le désir d'explorer les relations aux différentes civilisations ou peuplades depuis quelques albums, et ce blog avait déjà pu à l'occasion des 60 ans d'Alix faire ressortir l'aspect politique grandissant de ses relations aux différents protagonistes : Alix et César, Alix et les Ibères...
Soit comme intermédiaire, soit comme partisan... (voir la note.)

Ce nouvel album ne dément pas cette tendance. Appuyant sur cette période trouble de l'Egypte, où Cléôpatre vit telle une recluse se méfiant de tout le monde et surtout de sa famille, l'auteur ne nous propose pas de chevauchés fantastiques ou des échappées dans des contrées lointaines. Non, ce huit clos au sein d'Alexandrie analyse seulement un conflit politique tout en proposant néanmoins une parfaite tragédie antique.

Le scénario ne manque d'ailleurs pas d'intérêt et de réalisme historique. Les relations entre Alix, Enak et Philippos, l'autre étudiant de Cistène au sein de la bibliothèque où ils ont été accueilli pour leur enquête et d'ailleurs sans aucun doute l'élément le plus judicieux de ce dernier : Jalousie, suspicions de trahison... apportent le plus nécessaire au fil historique, sans lequel ce scénario aurait sensiblement manqué de sel.
Philippos au mileu de nos deux héros

L'attitude du savant humaniste, qui, rongé par la peur et l'amour qu'il porte à son meilleur élève et qui va sacrifier un moment ses valeurs malgré lui apporte aussi une belle réflexion philosophique. L'aspect culturel de l'ensemble de l'album n'échappera d'ailleurs à aucun lecteur attentif, et on citera à ce sujet pour finir la visite par Alix et Enak de l'atelier du sculpteur Demosthène chargé de composer la statue qui orne le phare. Nos héros ressortiront d'ailleurs émerveillés par tant de talent.
Cistène, perdu...

Bref, le "Demon du Pharos" confirme la direction adulte de la série amorcée par Martin depuis quelques albums et son aspect beaucoup plus documentaire développé par ailleurs dans la série parallèle : "Les voyages d'Alix".

Associée aux dessins plutôt corrects de Christophe Simon* (et Patrick Weber au scénario), cette histoire (on ne parlera pas ici d'aventure) offre au final un 27eme album tout à fait honorable, même si certains atouts d'un "Prince du Nil" font néanmoins défaut. On a en effet tous en tête les magnifiques scènes de désert et la poésie intrinsèque de ce précédent album, ou d'autres aussi anciens, où le ton des finals à chaque fois nous laissait un goût de mélancolie doux-amer (...)

Deux questions resteront donc posée à la fin de ce dernier tome :

1) Est-il possible de retrouver un héros plus combatif et moins spectateur dans cette série... dans un environnement au passage d'avantage porté sur la poésie ?

Alix impuissant devant une reine...(p.12 cases 5-6)

2) Alix laissera t-il dorénavant les "grands" s'occuper de politique comme le lui suggère Cléopatre en fin de cette histoire, ou bien continuera t-il à intriguer et à nous priver au passage de vraies aventures ?
Un challenge que l'on l'espère en tous cas Jacques Martin ou ses collaborateurs capablent de relever pour le prochaine volume.

(*) Le dessin de couverture représentant Alix et Cléôpatre figés dans une pose théâtrale aurait put être vraiment réussi, mais la statue de Nikanor chutant du haut du phare démontre une action qui casse quelque peu cette belle image. Une couverture n'est pas une case et ce petit détail est dommage. On ne s'attardera pas non plus sur les quelques détails anatomiques parfois peu esthétiques de certains dessins (La main de la "reine" page 12 case 5 par exemple).

A lire pour en savoir plus sur notre héros : le mag d'Alix : Alixmag.com


jeudi 19 février 2009

Le baiser de la nourrice.

... Des chiens... des rues sombres... le brouillard... l’odeur de la sueur et du sang ...une femme...
Non, nous ne sommes pas chez Bunuel ni Murnau, mais dans le premier roman de Christian Chavassieux. En tous cas celui qu’il signe pour la première fois de son vrai nom.
Le troisième de couverture nous présente l’auteur comme un amoureux des lettres, et un amateur éclairé de cinéma et de bande dessinée... certains l’auraient caché... pas lui.

Une chronique en valant une autre, pourquoi alors ne pas se permettre un petit jeu ? Celui de chercher à découvrir au fil du roman, ce qui, au sein de ce “baiser” peut transparaitre du parcours de l’auteur. Connaissant un peu celui-ci, pas de critique courtisane. Juste un oeil attentif et acéré, ... l’oeil d’un ami, une sorte d' hommage aussi, aux 7eme, 9eme et tous les arts, soyons fous !

Les images affluent très vite dés les premières pages. Tout d’abord il y a les rues, humides, noires, qu’on visualise hautes et pointues, comme un décor du Docteur Caligari, ou bien du Troisième homme...
“Les angles des murs repoussaient les filigranes de leur verticales dans la brume née du sol et leur texture et leur goût fusionnaient avec le bruit des pas”

Puis il y a ces pas qui claquent, ces chaussures vernies... d’un homme qui se parle en voix off, qui a peur... une sorte de Lacombe Lucien, mais qui s’appelle Azert.
Azert ? mais où mister Chavassieux a t’il bien pu aller chercher ce nom ? ... sur son clavier ?.. . Too much !

Un raccourci (clavier) bien pratique pour un personnage qui n’offre de toute façon que peu d’intérêt (humain s’entend bien sûr.)
Azert.. et son boulot de petit bureaucrate merdique, qui nous rappelle Jonathan Price dans l’excellent Brazil. Même homme perdu au milieu d’une technocratie sèche et froide.. d’une logique de la réussite implacable , “Un rouage essentiel de la grande machine qui ordonne la vie de chacun”.

Seulement pour vivre cela, il faut arriver jusqu’à la page 46... Tenir, tenir le coup. Lire et relire ces phrases répétitives, toujours les mêmes et qui reviennent et qui n’en finissent pas ces paragraphes collés entre eux ces ponctuations qui ne se posent pas... et ces chapitres qui n’apparaissent jamais.

Ce premier “chapitre” fantôme pourrait alors s’appeler : “Un rouage essentiel de la grande machine”, avec, au casting : le vernis des chaussures d’Azert, et les chiens.
Les chiens méchants, barbares rôdant dans les rues et les fausses campagnes jamais décrites, trop sauvages pour exister...Ces chiens qui viennent de tuer un homme... “mort dans l’exercice de ses fonctions déchiqueté par les mâchoires des chiens après qu’ils l’ont précipités du haut du bâtiment après qu'il a sans doute, le pauvre vieil homme, couru épouvanté essoufflé pour fuir ses agresseurs, grimpant malgré son âge, poussé par une frayeur sans nom” (...)

Ah tiens, des meutes de chiens aux crocs acérés... ces “hordes du soir” qui hantent les rues (ou les campagnes)... des étrangers que l’on voudrait mâter... une sorte de hantise... de souffle de rébellion que l’on veut étouffer. C’est étrange comme tout de suite... les bêtes du "Meneur de chiens" de Dimitri me viennent à l’esprit : Première référence BD. Ensuite... ensuite, cette société fragile mais que l’on veut nous faire paraître parfaite. “La grande machine qui ordonne la vie de chacun”. Et puis ces gestes toujours les mêmes “ La vie tangible des jours incessant semblables”, cette abomination d’un travail millimétré, robotisé, lobotomisé... surveillé.
“Azert s’installa, délivra sa machine de la housse protectrice. Gilda, trois bureaux plus loin fit le même geste avec lui, lui sembla t-il...(...) et le travail commença, la pile de factures s’épaissit”
Plus loin : “Le directeur de l’office, monsieur Levenoy, entra dans le bureau accompagné de messieurs aux mines sévères la stature roidie toute entière par d’amples manteaux bruns et s’adressant à tous avec un sérieux déprimant, évoqua les changements initiés par l’ordre du peuple, autorité toute nouvelle fondée par le jeune et prometteur Alceste Badin,dont l’allocution radiophonique, retransmise aujourd’hui dans toutes les officines de la ville serait le point sommital de cette journée historique”.
Vous pensez comme moi ? ... George Orwell, 1984 ? le big brother ne va pas tarder.. Mais encore un peu de patience...
Azert croule sous les piles de factures et observe sa collègue : Gilda. Gilda ? ... Rita, quoi ! une grande brune.. pas pin-up, mais qui fera l’affaire...

Christian Chavassieux a du être content de quitter le service comm où il a travaillé durant de nombreuses années. Aligner presque seul sur son Mac à longueur de journée mises en page de bulletins municipaux, affiches de fêtes du boeuf, et tracts divers d’une ville moyenne..., cela doit étrangement ressembler à des piles de factures de “gilets de flanelles, de tubes de baumes anti-gelure”...

Passons... Azert rêve de rencontrer Alceste (Alceste Badin, quel nom ridicule.) Un jeune loup, si proche de certains de nos dirigeants actuels... “Un être radieux”, pour lui :
“Il fallait voir le petit maître blond, sa marche saccadée, assurée, ses roulements d’épaules pour se donner de la contenance, son regard dur et le menton relevé... l’incarnation de l’autorité” (hum!)
Et d’imaginer le petit maître de Metropolis de Rintaro, petit nabot merdeux à la gâchette facile... mais surtout aux féroces gorilles.

Metropolis : les deux versions sont bonnes. D’un côté l’expressionnisme, les fumées... les rues basses et sombres..; et la promesse d’un être brillant et haut... meilleur... de l’autre : l’anime, le ridicule de maîtres trop petits, trop méchants, et la fuite d’un petit pour sauver une machine à tuer innocente...
C’est toute la tristesse et le ridicule de la dé-volution d’Azert... personnage commun qui va croire qu'un brillant avenir l’attend.

Mais d’où vient Azert ? quelles sont ses origines ? Juste le fils d’un couple de petits ouvriers... effacés, (sur)vivant dans un taudis mi-ferme, mi-appartement. Un couple figé... du passé, qui a devenir insignifiant pour Azert...au point de se momifier dans l’abandon sec.
“(...) Pour retrouver la maison familiale muette de tristesse, désincarnée, sans lumière, avec la mère et le père couchés comme des noyés sur les paillasses, gonflés de mauvaise graisse, ronflant déjà la bouche ouverte et l’oeil chassieux, immobiles comme Azert redoutait de paraître une fois endormi à son tour...”

Des images aussi sèches apparaissent.. des dessins de famille.... vécus par l’auteur.
...“A nos pères” était déjà dur. Le flash back réapparaît dans cette description violente. Images trop lourdes à porter assurément...
Nous sommes page 64.

Puis vient la descente. Précédée par un épisode de pure sauvagerie arbitraire, où une victime choisie par jalousie, comme souvent, subie le pire.
Cette descente se fait de façon verticale et imagée, via l‘ascenseur de l’office de l’ordre.
Tout comme Mickey Rourke dans “Angel Heart”, ou Johnny Depp dans “The Brave”, Azert a rendez-vous avec le diable. Ou plutôt avec lui-même... puisque l’ordre vient d’en haut et que lui va être l'executeur des basses besognes...

“L’ascenseur le plongea dans des profondeurs virtigineuses desquelles il savait ne plus jamais devoir s’échapper, il s’enfonçait, mutait en quelque chose de contraire à ses aspirations” (...)
“Et là, derrière la baie vitrée arrosée de néons, la petite salle couverte de carreaux de faïence qui sera son territoire, quelle promotion !”
...Le sens de sa vie !?

Alors Azert va aimer ses “clients”. Des innocents souvent... qu’il va devoir faire parler. ... De quoi ?..; et bien peu importe... les outils sont là.. et plus il s’en servira plus il jouira.
C’est le baiser... amer de la nourrice. Celui qu’il donne... ou plutôt...
celui que lui donne son petit maître à chaque nouveau client qu’il lui enverra.
Et Azert jubile. ... Il doute aussi, il aura peur.. un peu, mais il est heureux, et nous... non. Car l’espoir ne semble pas permis. *

Christian Chavassieux a terminé son roman. Il nous laisse hagards... un peu sceptiques, mais sans aucun doute heureux aussi.
Heureux d’avoir vu convoqués toutes ces petites phrases magiques et poétiques :

“Le sourire de Gilda étendit sa cicatrice rubescente.. une brèche de vie dans ce décor noir”
(...)
“Quand vient l’heure de l’indistinct et de semblable, quand les chiens sont des fantômes à deux pattes”...
(...)
“La vie, qui sait à peine ce qu’elle est tandis que là bas, perdu à l’autre extrémité de la boule oblongue du temps”..

et ces images souvent difficiles, parfois étranges... mais toujours belles.
Belles comme ... un Murnau, un Welles, ou un Fritz Lang.

Bravo Christain Chavassieux !

Réf :
Le Baiser de la nourrice
Christian Chavassieux

Les soeurs océanes/JeanPierre Huguet éditeur, 2008

Ps : (*) “Les Mangeurs d’espoir”, c’est aussi le titre d’une bande dessinée étrange où se côtoient fantastique et scènes de torture. Le genre de récit qui vous marque à jamais.
Azert étant un mangeur d’espoir... une prochaine note reviendra plus longuement sur cette Bande dessinée culte.

mercredi 4 février 2009

Corben : Enfant du feu !

Annoncée depuis de nombreuses années déjà sur le blog d'Hector en son temps, la rubrique spéciale consacrée à Richard Corben est enfin disponible.

Changement : elle ne s'appellera pas "Corben covers" comme initialement prévue, mais "Corben : Enfant du feu", et c'est un... site internet !
Image 1.jpg
Quelques pages, sur le même hébergement que Wrightsoninfrench, afin de rendre justice un minimum à ce grand dessinateur/auteur, qui n'était plus représenté de façon critique sur la toile française depuis quelques années. Bon voyage !

samedi 17 janvier 2009

Pour revenir sur le Renart...

Occupé à construire quelques pages web sur le cultissime dessinateur Corben, (à venir bientôt) j'étais moins présent sur ce blog ces derniers jours.
Mais... il est des heureux hasards qui vous font découvrir des choses qui auraient pu rester cachées.
C'est ce qu'il est advenu au "Renart" de Cabanes et Forest, Bande dessinée culte dont nous avons déjà eu l'occasion de parler sur 1caseenmoins.
Cases de la page 68 et 69 de A suivre #1

Je me faisais l'écho dans cette précédente note d'une interrogation sur le sujet du délai peu courant écoulé entre la date de prépublication de cette bande (ie : Février 1978) et sa parution en album (Mai 85 donc), interrogation à peine dissimulée derrière la facilité d'un point d'exclamation (!)

Venant d'acquerir pour la modique somme de dix euros la reliure "A suivre" #1 à 5, j'ai donc pu vérifier la présence de ces bandes.
Et là, surprise : ce ne sont pas les mêmes !!










Des mêmes cases de l'album retouchées. Hersandre, boudeuse est bien plus sexy.

Cabanes a retouché quelques dessins, surtout les visages de Hersandre, afin de le rendre plus attrayant. Demande de l'éditeur ? Réflexion du dessinateur ?
... Je n'ai pas de piste.
Je vous laisse seuls juges de l'intérêt de cette manoeuvre, qui explique donc (en partie), le délai de parution, et me conforte dans la certitude de l'aspect collector de cet album grand format extraordinaire,... de toutes façon aujourd'hui introuvable.

lundi 5 janvier 2009

2009 sera SF ou ne sera pas !

Bonjour et bienvenus sur le (nouveau) blog d'Hectorvadair !
Comme nous venons d'entrer dans une nouvelle année, je me suis dit qu'un petit lifting ne ferait pas de mal à ce dernier.
Aussi, terminé l'avalanche de couleurs, de points, de bulles...
Voilà un peu plus de sobriété, et un peu plus de largeur, afin d'accueillir avec d'avantage de place les notes qui le méritent.

Et pour commencer cette nouvelle année, un petit travail de recensement autour des sites web présentant un rapprochement entre Bande dessinée et science-fiction.

Pour tester la pertinence de chacun, je me suis simplement fixé un objectif : trouver le titre
"Universal war one", du manga, et un ou deux anciens titres, comme par exemple : "Flash Gordon" (Raymond) ou Simon du fleuve de Auclair. C'est bien de la SF, non ? ... Classement par pertinence donc. C'est partit :

1) Noosphere, et sa présentation claire et importante de séries, d'auteurs. Avec des chroniques souvent tirées de fanzines SF, des listes de parution, des articles de fond.
Une référence dans le domaine SF, et pour la BD :
tête de liste !! Surtout depuis qu'il s'est ouvert au manga !
Et on trouve Flash gordon (ed. Serg, tome 3, avec une belle critique issue d'un zine SF de 1974), plus les tomes de Simon du fleuve, même si cela ne renvoie sur aucune chronique.

2) BDzone : portail BD bien connu, et où l'on peut rechercher par thématiques.
"SF/anticipation" est celle qui nous intéresse.
Pas mal du tout, avec critique courte, notation, couvertures, anciennes éditions, renvoi sur site marchand. Mais... pas de Flash Gordon à l'horizon, ni de Claude Auclair. Dommage.

3) Planete BD (quasi ex-aequo)
Un autre portail BD à la belle présentation plutôt sympa, avec cependant un goût moderne qui ne donne aucune chance à notre ami Flash Gordon. Ni à Claude Auclair, inconnu au bataillon.
Par contre, des chroniques de taille, une notation, et des avis de lecteurs bienvenus en bonus.


5) La SF dans la BD (AllSF.net)
Un site perso vraiment impressionnant, dans l'esprit de Noosphere au départ, mais malheureusement plus mis à jour depuis 2005 et sans interactivité avec des lecteurs. (Des manques donc.)
Neanmoins, une base sur la SF et ses auteurs pouvant servir, avec les thématiques parallèles au cinéma et dans la BD. 3138 albums répertoriés, avec des petites fiches descriptives et un classement alphabétique, mais pas de critique. On y trouve néanmoins recensé Flash Gordon et Simon du fleuve !!
Partit d'une bonne intention...

6) Wikipédia: Bandes dessinées de science-fiction par ordre alphabétique.
Intérêt limité si ce n'est de renvoyer parfois sur des pages reprenant une série en particulier. Pas de critiques et d'avis donc, mais une base répertoire pure participative pour ne rien oublier normalement. (On peut participer, donc rajouter des titres.)

En conclusion, on remarquera deux type de sites :
Les sites perso ou d'association spécialisés SF qui vont faire un travail important pour répertorier réellement ce qui existe en bandes dessinées sur cette thématique, et dans un autre registre, les portails BD avec lien commerciaux et interactivité avec les lecteurs, qui partiront de séries connues modernes "vendables" puis permettront ensuite une recherche thématique. (Merci les moteurs). On regrettera cependant sur ces derniers une méconnaissance importante du sujet, puisque les "ancêtres" influents y sont oubliés.

Mes autres chroniques cinéma

Mes autres chroniques cinéma
encore plus de choix...